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Simone de Beauvoir : Itinéraire d'une femme libre

Publié le 29/01/2008
Il y a vingt ans Simone de Beauvoir nous quittait. Mais elle est toujours là. Dans nos esprits. Dans nos bibliothèques. Dans nos vies. Une morte si peu morte. Célébration de son centenaire aidant, pléthore d'essais et de biographies fourmillent au point de former un corpus abondant, disent et redisent l'étonnement admiratif que suscitent légitimement la carrière d'un grand écrivain et l'itinéraire d'une femme qui a tout sacrifié à sa passion de la liberté.

Née dans une famille bourgeoise déclassée, la jeune Simone comprend vite qu'il lui faut quitter l'enfance « rangée » propre à son milieu et gagner son émancipation par de brillantes études supérieures. En 1926, elle s'inscrit à la Sorbonne et devient la plus jeune agrégée de son temps. Elle rencontre alors plusieurs jeunes intellectuels normaliens, dont Paul Nizan et surtout Jean-Paul Sartre, avec lequel elle formera un couple étonnamment libre. Certains exégètes affirment qu'elle lui « aurait soufflé les prémisses de la pensée existentialiste ». Devenue professeur de philosophie, le « Castor » - surnom donné par son ami René Maheu à partir du mot anglais « beaver » - décline sa demande en mariage. Choisit-elle délibérément son destin contre la douceur d'un nid d'amour ? Tout est toujours infiniment plus complexe. Ce qui semble certain en revanche, c'est qu'elle refuse d'épouser les comportements conventionnels de ses contemporains et de faire siens les mensonges poissonneux de l'époque.

Avant tout, il lui faut rechercher cette vérité dont tout le reste doit dépendre. Aller plus loin, toujours plus loin, dans la connaissance d'elle-même et de cette vie qui s'esquive. Prendre tous les risques, tout goûter, même l'interdit. Les amours lesbiennes. Les amours clandestines. Elle sera séduite par plusieurs de ses élèves ; l'une d'entre elles la dénoncera et provoquera son renvoi. L'Education Nationale ne reconnaît de l'amour que les détournements de mineur. Elle se lance et s'oublie dans un premier essai, Pyrrhus et Cinneas, publié en août 44 ainsi que dans une pièce de théâtre, Les bouches inutiles. Curieuse et fascinée, fascinante et révérée, elle attire les plus grands penseurs et artistes de son temps, comme Camus, Bataille, Lacan, Picasso, Hemingway, Sarraute, Leduc. En 1945, elle participe avec Jean-Paul Sartre, Raymond Aron, Albert Leiris à la fondation de La Revue des Temps Modernes. En 1945, elle voyage beaucoup et publie plusieurs livres où s'expriment son engagement communiste ainsi que ses grands thèmes de prédilection : l'athéisme, l'existentialisme, le féminisme. En 1947, elle s'éprend d'un autre écrivain, américain cette fois-ci, des bas-fonds de Chicago, Nelson Algren, qu'elle suit au Mexique et au Guatemala. Deux ans plus tard, elle publie Le Deuxième sexe, premier manifeste réfléchi du féminisme. Best-seller vendu à plus d'un million d'exemplaires. Autre consécration : le Prix Goncourt pour Les Mandarins en 1954. Après la parution des Mémoires d'une jeune fille rangée en 1958, elle s'impose comme une figure incontournable des lettres françaises et devient l'un des écrivains les plus lus au monde. En 1972, elle crée et préside l'association « Choisir la cause des femmes » - aux côtés de l'avocate Gisèle Halimi - qui réclame la dépénalisation de l'avortement, considéré alors comme un homicide. Trois ans après la disparition de Jean-Paul Sartre sort en librairie Lettres au castor. On y découvre une grande épistolière, et plus secrètement une femme abîmée par le chagrin. Par tous les excès. Alcool et tabac. La nostalgie pointe au bout des mots, et la mort a l'arrogance de se faire familière. Pourtant, Simone de Beauvoir demeure présente sur tous les fronts, comme si la fin rendait plus fortes les convictions et hâtait les engagements.

Pour la plupart, Simone de Beauvoir restera surtout l'auteur du très sulfureux et du très moderne Deuxième sexe, mis un temps à l'index par le Vatican. Sa dénonciation de la condition faite à la femme, qui n'avait alors d'autres avenirs que le mariage et la procréation, pèsera longtemps sur les mentalités de son temps : « on ne nait pas femme, on le devient » car « c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin ». Son écriture, violente, précise, organique même, indigne. François Mauriac, habitué à d'élégantes et perfides litotes, se fend non seulement d'un article au vitriol dans le Figaro du 30 mai 1949 mais s'adresse aussi en termes crus à un des collaborateurs de Simone de Beauvoir : « Désormais, je sais tout du vagin de votre patronne…Nous avons littérairement atteint les limites de l'abject. ». Mais certainement pas le désert de l'amour, oserait-on lui répondre.

Le 14 avril 1986, six ans quasiment jour pour jour après la mort de son philosophe d'amant, Simone de Beauvoir s'éteint. Que reste-t-il de leurs amours ? Des lettres, beaucoup de lettres, des milliers de mots, de précieux livres. Mais surtout une image. Celle de ce couple légendaire à une table du Flore. Saint-Germain-des-Près. Les voyez-vous ? Ils sont là. Lui, pipe à la bouche, lunettes au verre épais. Elle, faussement hautaine dans son tailleur taupe, et secrètement fragile. Si fière, si femme à côté de son « cher petit absolu ». On est bien plus femme quand on aime. Jean-Paul Sartre et son castor dorment tous deux au cimetière Montparnasse. Depuis l'amour se repose…

- Isabelle Bunisset

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