Un coup de coeur de Véronique M.
Claire, parce que née fille, et bonne élève, prend son destin en main, se réinvente adulte (dans son “terrier” parisien) car elle a le goût des mots, les enseigne et les écrit dans des romans.
Elle seule s’échappe de ce huis-clos, mais y revient toujours adulte lors de courts séjours, disponible et affairée comme pour conjurer la tragédie qui se joue en sourdine, assistant impuissante à la vie douloureuse de ce frère, malgré le secours qu'elle lui propose et la présence dont elle l'entoure :
“Il la regarde rarement aux yeux et elle peine à soutenir son regard vert et noyé qu’il faut happer, arracher, saisir sans pouvoir le retenir. Son frère se noie et il est encore là, encore vivant, il tient, il fait, il demeure dans le cours des choses et des jours ; elle ne sait pas pourquoi, elle ne sait pas comment. Elle espère pour lui des moments moins âpres, des accalmies, de furtives douceurs, des bouffées de joie. Elle avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là, comme en vigie”.
Deux vies aux antipodes l'une de l'autre, mais réunies, pétries et déterminées par la même origine, le même sillon familial et géographique que Marie-Hélène Lafon creuse et empoigne inlassablement depuis vingt-cinq ans sans le magnifier ni le dramatiser.
Si les lecteurs habituels de l’écrivaine ne seront pas dépaysés à la lecture de “Hors champ” (qui contient tous ses livres précédents et certainement à venir), c'est que Marie-Hélène Lafon semble toujours se tenir au ras de ses personnages dans une écriture resserrée quand la focale se fait sur Gilles, ou dans une ouverture jubilatoire au monde quand le récit épouse le point de vue de Claire notamment lorsqu’est décrit le paysage estival qui l'entoure et fusionne avec elle : “Le babil de la Santoire coule dans la lumière du soir sous l'arceau des frênes (...) Les libellules de la Saint-Roch sont un secret vert et bleu, fugace et têtu. Elle a ses adjectifs et les déroule en attendant le miracle ; elles sont là, dansantes et moirées, elles ne sont plus là, elles ont été là.”
Dix tableaux alternant ces deux destins liés mais incommunicables composent ce roman bouleversant, à la fois rude et éperdu de beauté.