Un coup de coeur de Rayon Histoire
Alors que le gouvernement de Javier Milei « a déployé un discours relativisant, voire justifiant les crimes commis sous la dictature, et en dénigrant les politiques étatiques de mémoire et les avancées de la justice » (p. 8), un collectif de chercheurs argentins a décidé de revenir sur l’histoire de ce terrible centre. Avec une rigueur scientifique et un esprit de synthèse rendant l’ouvrage très lisible, ils démontrent étape par étape comment un terrorisme d’État se met en place avec toutes les mécaniques qui le composent, de l’enlèvement des opposants à leur assassinat.
Les chercheurs partent des témoignages des victimes ayant survécu pour tisser la toile d’une mécanique répressive bien organisée. « Les témoignages des survivantes et survivants sont faits de fragments, d'instantanés, de bribes de ce « monde à l'envers », mélange d'irréalité, de chaos et de brutalité que fut l'Esma. ». On découvre rapidement à la lecture de cette enquête que le « Groupe de travail » (nom donné à l’équipe de tortionnaires, issu de la marine) utilisent beaucoup d’euphémismes pour qualifier leurs propres crimes : « transfert » (assassinat) ou « paquet » (personne séquestrée) ou des termes techniques tels que « bloc opératoire » (salle de torture), « interrogatoire » (torture) ou « cible » (personne à enlever). Les tortionnaires mettent en place des techniques d’extraction d’informations et de « récupération » (opposants politiques retrouvant le droit chemin) en laissant une terrible incertitude face à la mort dans l’esprit des victimes : « Ils arrivaient, te rouaient de coups et à deux heures du matin ils te sortaient, te mettaient dans une voiture et t'emmenaient dîner. » (témoignage d’un rescapé). L’issue d’un enfermement à l’Esma est quasiment toujours le même : l’assassinat lors des tristement célèbres « vols de la mort ». Aucun élément dans l’organisation de l’Esma n’est éludé par les chercheurs qui reviennent sur la condition des femmes détenues, sur l’enlèvement des bébés nés au sein du centre ou sur les volontés politiques derrière les crimes commis.
Ce livre, dont l’édition par les équipes d’Anamosa est remarquablement réalisée, est sans aucun doute d’une grande importance, tant pour l’Argentine que pour le reste du monde. Rares en effet sont les études décrivant si précisément la mécanique d’une répression politique.