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Laurent Mauvignier - Des hommes

Publié le 01/01/2014
Au delà d'une sensation de la rentrée littéraire, Laurent Mauvignier signe avec "Des Hommes" un roman essentiel sur la guerre et sa mémoire.
La guerre d'Algérie, c'est de cela qu'il est question dans Des hommes, de Laurent Mauvignier. De cette guerre qui refusait de s'appeler guerre, mais évènements, opération de pacification, ou autrement ; de ceux qui l'ont faite, de ceux qui y sont morts et de ceux qui en sont revenus. Comment ont-ils vécu ensuite, ceux-là ? Comment étaient leurs souvenirs, de quelles ombres se voilaient-ils ?

Tout commence à l'anniversaire de Solange, ses soixante ans, qui réunit tous ses proches. Feu-de-bois, son frère semi-clochard, aussi fauché que poivrot, est venu aussi. Pour une fois, il est propre, douché. Il a un cadeau pour elle, dans un écrin bleu. C'est une très belle broche en or, achetée au bijoutier de la bourgade où ils vivent tous. Mais Feu-de-bois n'a pas d'argent, il n'en a jamais eu ! D'où vient cet argent qui a payé le cadeau, où l'a-t-il trouvé, à qui l'a-t-il extorqué ? Les questions, d'abord muettes, sont posées à voix haute. Feu de bois ne répond pas, ou mal. Et tout s'envenime. Feu de bois s'enfuit, plein de ressentiment, puis revient saoul, et se bat avec Chefraoui, un ami et collègue de Solange, l'"Arabe" du village. Et il disparaît.
Présent à la fête, Rabut, ami d'enfance de Feu-de-bois, raconte l'incident. Il raconte aussi les gendarmes qui débarquent au village et lui disent l'agression dont l'épouse de Chefraoui a été victime, de la part d'un Feu-de-bois rendu fou par l'incompréhension et la rancune.

De là se dévide le fil des souvenirs enfouis de Rabut. De quelques photos qu'il avait données à Feu-de-bois : des photos d'Algérie, de leur guerre là-bas, des photos de bidasses en chemisette, de paysages nus, d'une petite fille sérieuse, d'une paire de copains bras-dessus, bras-dessous. Les souvenirs de ce qu'ils y ont fait, de ce qu'ils n'ont pas su faire. Et surtout de ce qu'il en est resté : des cauchemars de Rabut, de la lente déchéance de Feu-de-bois : son retour au pays, son argent disparu, son mariage avec la fille d'un riche colon qui finira en divorce au pied d'un HLM de banlieue. Feu-de bois qui s'appelait encore Bernard a fini par rentrer au pays, sans rien. Pauvre, de plus en plus perdu, il a survécu à la lisière du village, vivant de son charbon de bois et de quelques coups de main financiers de sa famille, noyant ses souvenirs dans l'alcool, la solitude ; changeant ses remords en rancœur. Rabut lui, s'est rangé, est revenu à la ferme. Il est aujourd'hui conseiller municipal.

Avec Dans la foule, Laurent Mauvignier avait, au travers de ce grand roman choral, approché avec talent l'essence de ce qui lie les grands événements et nos vies singulières. La manière dont les premiers s'inscrivent dans les seconds, que l'on ait été acteur ou spectateur, témoin direct ou qu'on en ait simplement entendu parler, plus tard. La guerre d'Algérie a donc ceci de commun avec le stade du Heysel qu'elle hante les consciences des témoins comme celles des acteurs. A la faveur d'un incident, revient au jour ce passé enfoui, ces choses que personne ne veut vraiment savoir. Ce que les petits gars du village ont accompli là-bas, ils devaient le laisser là-bas. Et puis, comme disaient les vieux, « c'était pas Verdun, quand même ». Les appelés, eux-même, sont rentrés sans y avoir compris grand chose : « On avait renoncé à croire que l'Algérie, c'était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce la guerre c'est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c'est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien là il n'y en avait pas, c'étaient des hommes, c'est tout... »

Des hommes est un grand livre. Au-delà de sa nécessité même – ouvrage politique ou devoir civil – il trouve sa puissance littéraire dans la confusion qu'il exploite, dans ce qu'il sait faire apparaître de ses personnages et dans ce qu'il scelle. Économe de grands mots, infiniment respectueux de ses personnages, Laurent Mauvignier signe ici un livre essentiel qui nous fait effleurer le calvaire que fut cette guerre, de quelque côté que l'on fut, militaire, colon, FLN, Harki ou OAS. Et l'on comprend qu'une guerre se termine quand on accepte enfin d'en parler, pas avant.
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