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D'une génération perdue à une génération retrouvée

Publié le 03/05/2005
Masqués à Bordeaux par l'aura de Mauriac, ceux qui auraient pu devenir de grands écrivains si la guerre ne les avait fauchés sont régulièrement redécouverts : sous le nom de la génération perdue, ils constituent un groupe passionnant. La réédition du classique de Michel Suffran nous est l'occasion d'un parallèle avec ces contemporains qu'abrite notre ville au climat si favorable à l'écriture

"Ce n'est pas vrai que nous mourrons seuls : nous emmènerons avec nous ceux qui ne vivaient plus que dans notre coeur et dans notre mémoire. "



Cette belle phrase de François Mauriac ouvre le livre de Michel Suffran que viennent de rééditer les éditions Le Festin, un ouvrage de grande qualité qui comble un vide dans une ville riche d'un patrimoine littéraire sans cesse renouvelé malgré le poids des trois M (la triade Montaigne-Montesquieu-Mauriac qui occupe le firmament de la cité). Car Bordeaux fut un vivier de plumes de grande tenue, d'espoirs qui au tournant d'un siècle qu'on n'imaginait pas si meurtrier poussèrent sur une terre fertile. Certains sont encore lus, d'autres l'étaient il y a peu, d'autres encore et plus nombreux sont activement recherchés dans les bacs de bouquinistes. Sur la fin de sa vie, Mauriac, encore lui, ne manquait pas une occasion d'évoquer André Lafon "son frère spirituel et lumineux", Jean Balde, de son vrai nom Jeanne Alleman - elle choisit son pseudonyme à partir du nom de son oncle Bladé auquel on doit la compilation des gontes gascons - qui portait le veuvage plutôt imaginaire du précédent, Jean de La Ville de Mirmont, dormeur du val éternel et Jacques Rivière, pilier d'une N.R.F. grandissante animé d'une foi inquiète. Ceux-là, nous les connaissons encore.



L'Horizon chimérique, maison créée par Jacques Sargos - un nom en hommage au sublime recueil de La Ville de Mirmont - réédita il y a plus de dix ans trois romans de J.Balde à laquelle J.Montferier consacra une courte biographie : ils nous parlent de cette Garonne qui baigne des vies singulières et banales ou du Bassin et des rêves qu'il engendre. Louis-Georges Planes rapporta cette confidence de l'auteur à propos de son travail : "ce que je sens et voudrais traduire c'est cet immense amour de la vie, et tout spécialement des êtres qui souffrent, qui cherchent, qui luttent, le regard levé, soulevés par l'éternel ferment d'espérance

Ne crains rien.J'ai voilé le front de ma douleur,

Clos ses yeux et baisé sous ses doigts cette fleur

Qui veut vivre et mourir contre ta tombe blanche.

Ma douleur est cette ombre en larmes qui se penche

Pour que nul ici-bas ne connaisse ses traits.

Aux excellentes éditions Champ Vallon, des Oeuvres complètes du poète mort à la guerre virent le jour pour confirmer ce que les connaisseurs savaient depuis longtemps : le jeune Jean portait en lui les germes d'un très grand écrivain. Qu'on en juge par la seule lecture des Dimanches de Jean Dezert, oeuvre d'une modernité confondante, "bref récit ironique et désespéré" où la voix d'un jeune homme se refuse au cri en évitant la plainte, double d'un ardent plein d'ambitions que hante la médiocrité.



Je suis né dans un port et depuis mon enfance

J'ai vu passer par là des pays bien divers

Attentif à la brise et toujours en partance

Mon coeur n'a jamais pris le chemin de la mer



Jean de La Ville de Mirmont laisse derrière lui à peine plus de deux cents pages qui suffisent à sa légende : "si peu d'années, si peu de mots, si peu d'empreintes ; il fallait faire vite." N'y aurait-il injustement à choisir qu'un seul de cette génération perdue que nous le choisirions, autant pour les beautés offertes que pour les promesses non réalisées.



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Image : portrait de jean de la Ville de Mirmont par Jacobi (détail).

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