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Donald Westlake 2

Publié le 24/03/2006
La suite de notre dossier sur Donald Westlake

Quand il n'écrit pas sous son vrai patronyme, Donald E. Westlake s'amuse à sévir en empruntant moult noms de plume : Timothy H. Culver, J. Morgan Cunningham, Harry Harrison, Curt Clark, Tucker Coe - en France, la série avec le personnage de l'ex flic MitchTobin signée Tucker Coe a été publiée à la Série Noire - et surtout Richard Stark.

Une bonne vingtaine de titres sont signés sous le nom de Stark, dont la fameuse série avec Parker, malfrat dur à cuire et effrayant, toujours prêt à commettre "le gros coup". Le premier titre avec Parker paraît en 1962 : Comme une fleur (titre original The Hunter, adapté au cinéma par John Boorman en 1967 sous le titre Le Point de non retour - un remake intitulé Payback sera tourné en 1998 avec l'acteur Mel Gibson). Stark ignore alors que Parker reviendra à de nombreuses reprises sous sa plume : "Le roman noir que j'avais écrit sous le nom de Stark - The Hunter - avait plu à un éditeur nommé Buckly Moon, un excellent homme dont je ne saurais dire tout le bien que je pense (sinon que je souhaiterais qu'il fût encore parmi nous), qui avait apprécié le personnage principal de ce livre, Parker, et qui me demanda : "Pensez-vous pouvoir nous donner deux ou trois romans par an avec ce même héros ?". Je répondis par l'affirmative. Et, pendant plusieurs années, je soutins le rythme".

De Richard Stark, ce double de lui-même, Donald Westlake écrit : "Par périodes (...) je me transformais en un écrivain insensible et froid, qui écrivait les aventures d'un salaud nommé Parker". Et il est vrai que les livres commis sous le nom de Stark sont durs, violents, percutants, bien noirs. Le personnage de Parker revient dans Peau neuve (ou Parker fait peau neuve), La clique (ou Parker part en croisade), Pour l'amour de l'or, En coupe réglée (ou Parker fait main basse), Rien dans le coffre, Le septième homme (ou Le Septième), Sous pression (ou Parker rafle la mise) etc. Derniers titres parus avec Parker, car il y en a trop pour tous les citer : Comeback, Backflash, Flashfire, Firebreak.

Voici le portrait que Stark brosse de Parker : "C'était un type massif et poilu, aux épaules droites et carrées, aux bras trop longs dans des manches trop courtes (...) Ses mains, qui balançaient leurs doigts recourbés le long de ses flancs, semblaient avoir été pétries dans de l'argile brune par un sculpteur ayant le goût de la grandeur et des veines saillantes. Ses cheveux étaient châtains, secs et ternes (...) son visage était un bloc de béton mal taillé, percé de deux yeux d'onyx pailleté. Sa bouche n'était qu'une cicatrice exsangue (...) Les femmes le regardaient et frémissaient. Elles devinaient que c'était un salopard, que ses mains puissantes étaient faites pour gifler, qu'aucun sourire n'adoucissait son visage quand il regardait une fille".

Sous le nom de Stark, il a aussi composé une tétralogie avec un autre personnage : Grofield, acteur, et accessoirement voleur, que l'on retrouve dans La demoiselle, La dame, L'oiseau noir, Les citrons ne mentent jamais. Le facétieux Westlake/Stark aime à multiplier les clins d'oeil, tant dans ses multiples pseudonymes que dans des chassés-croissés de ses personnages à l'intérieur de son oeuvre, Parker et Grofield font par exemple la paire dans Signé Parker , Dortmunter accepte de kidnapper un enfant en suivant une méthode décrite dans un roman de ... Richard Stark ! (voir Jimmy the kid)... Pour en rajouter dans l'hilarité, une précision : les traductions françaises des romans de Westlake/Stark font souvent dans le jeu de piste, les premiers titres traduits par Gallimard à la Série noire étant repris dans de nouvelles traductions aux éditions Rivages en changeant les titres, si bien que le lecteur (voire libraire non averti, hé oui) s'égare parfois dans de nébuleuses énigmes dignes d'un Dortmunder, ainsi The Busy body en version originale égale Les cordons du poêle dans l'ancienne édition Série Noire égale La Mouche du coche en Rivages/noir, idem pour 361 anciennement traduit par L'assassin de papa, ou V'là aut' chose ! rebaptisé en Jimmy the Kid .

En dehors de ses personnages récurrents, le talent de Stark/Westlake s'exerce avec brio tant dans la veine sombre que dans la comédie. Quelques exemples : dans Smoke, il s'amuse à revisiter à grands éclats de rire le mythe de l'homme invisible. L'intrigue de Kahawa consiste à voler six millions de dollars sous forme de grains de café, butin passablement encombrant... La mouche du coche pose la problématique suivante : comment récupérer l'héroïne qui se trouve dans les coutures d'une veste qui elle-même se trouve sur un cadavre qui lui-même se trouve dans un cercueil qui lui-même se trouve enterré dans un cimetière, d'autant plus quand (coup de théâtre) on découvre par la suite que le cercueil est vide et que le cadavre s'est envolé ??? Dans Château en esbroufe, l'or et les bijoux sont planqués dans des briques creuses d'un château qui doit être démonté puis reconstruit, afin de vérifier l'adage suivant : "plus le subterfuge est énorme, plus il a de chances de passer inaperçu".

Dernière facétie en date de notre inénarrable auteur, Motus et bouche cousue revisite, avec bonheur et par le petit bout de la lorgnette, une espèce de Watergate où Westlake en profite pour tirer à boulets rouges sur les élections américaines. Il nous raconte par la même occasion un vol où l'ingéniosité se mêle à un humour débridé...

Westlake a même fait une incursion dans le genre de la science-fiction, curiosité publiée en français dans la collection Présence du Futur, sous le titre Anarchaos, composé d'un roman et de deux nouvelles. S'il faut lire des nouvelles de Westlake, ne passez surtout pas à côté du cycle mettant en scène Abe Levine, flic sensible et malade du coeur, personnage attachant qui permet à Westlake de distiller une petite musique mélancolique et humaine sur le sens de la vie. De 1959 à 1984, Westlake a éprouvé le besoin de revenir à plusieurs reprises au personnage de Levine qui était comme "un vieil ami à l'intérieur de sa tête" - les six nouvelles sont réunies en un volume sous le sobre titre de Levine paru en collection Rivages/Noir.

Versant noir, le chef d'oeuvre de Westlake est sans conteste Le Couperet où un cadre mis au chômage est prêt à tout pour retrouver du travail, y compris à tuer les prétendants à son poste, et où l'on rit... jaune !

Un dossier réalisé par Karine Gilabert et Olivier Pène

 

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