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Ecrire en crise (2)

Publié le 18/11/2009
La suite de notre dossier sur les romans de la crise de 1929...
La naissance et l'essor d'un nouveau genre romanesque venu, même si c'est un peu vite dit, des Etats-Unis, à savoir le polar, va lui-même puiser sa source d'inspiration du côté de la réalité socio-économique désastreuse du pays. On pense immanquablement aux célèbres Sam Spade et Ned Beaumont , les détectives mythiques de Dashiell Hammett dont la veine sociale se vérifie à travers le courage exemplaire, voire l'héroïsme de ces privés qui combattent la mafia et révèlent au grand jour la corruption des puissants et des riches qui mettent à leur profit cette crise planétaire, notamment dans Le Faucon de Malte (1931). Tout récemment, Joe Lansdale avec son étonnant Les marécages ou Thomas Kelly ont utilisé cette étrange atmosphère. Ce dernier, dans Les bâtisseurs de l'empire, revient sur le contexte social et politique de ce séisme mondial à travers le destin d'immigrés irlandais dans le New York des années 30. Luttes mafieuses (avec le poids de l'IRA), ravages de la crise au sein de la condition ouvrière (ces hommes construisent l'Empire State Building) font de cette description quasi naturaliste (on pense ainsi aux analyses quasi cliniques du milieu ouvrier chez Zola) une métaphore de la déchéance de ce fameux american dream devenu cauchemar pour des millions de réfugiés en quête d'idéal.

En France, quoique de manière plus diffuse, la littérature se fait également le réceptacle de cette Grande Dépression qui constitue la toile de fond de certains romans, participant en partie de l'échec des personnages mis en scène. Le choix de certains romanciers comme Maurice Denuzière est de peindre une fresque historique (entre 1929 et 1945) qui se déroule en Amérique pendant ces années noires : son cinquième tome L'Adieu au Sud rend compte de manière très réaliste de la désagrégation des valeurs sudistes et donc de la "fin d'un monde" ressentie par des Louisianais qui  tentent une survie entre d'un côté les ruines essuyées, les émeutes qui s'en suivent, un climat politique dictatorial et, d'un autre côté, sont les témoins d'une société en pleine mutation.  Mais avec Denuzière, l'histoire a déjà pu faire le tri et observer des parcours.

La Proie et Le pion sur l'échiquier de la romancière Irène Némirovsky redécouverte cinquante après sa mort avec son Prix Fémina posthume examinent les conséquences de ce climat délétère : la crise  fait  alors écho aux difficultés intimes des personnages, qu'elles soient directement socio-économiques et matérielles (montée du chômage, faillites) et familiales (parents hostiles au cheminement du fils).

Le mensonge de la fiction et/ou ses contours semi-autobiographiques constituent aussi un précieux ferment pour parler de façon détournée de ce climat poisseux. On pense au génial Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline paru en 1936 qui se passe pendant la Première Guerre mais porte largement le sceau des échecs personnels et professionnels des parents du narrateur célinien par excellence, Ferdinand Bardamu.

Le théâtre s'est également emparé à sa façon des conséquences de la crise mais illustrées dans le registre comique: comme son titre l'indique Les Temps difficiles d'Edouard Bourdet est une pièce des lendemains du krach boursier qui touche de manière satirique les Antonin-Faure. Prêts à tout pour éviter la faillite, y compris à marier la nièce de la famille à un monstre de laideur et de perversité, cette oeuvre s'inscrit dans la lignée du théâtre de boulevard en se servant de ce levier a priori tragique comme "catharsis" des passions les plus (in)humaines, notamment l'argent qui demeure le sujet phare inspirant la littérature en ces temps sombres et qui fait retenir à un membre de cette dynastie une leçon bien peu amère: «L'argent, c'est comme les femmes : pour le garder, il faut s'en occuper un peu ou alors... il va faire le bonheur de quelqu'un d'autre.»


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Image : Louis-Ferdinand Céline, dans les années 30
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