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Hélène Bessette. "Plus tard plus tard on dira qui je fus."

Publié le 01/03/2007
« Le vert-Nil de l'Étrange. Longue traînée dans la nuit mauve des vies lourdement sourdement édifiées. On part. C'est le départ. On va essayer. S'il n'y a pas autre chose. Si la médiocrité est la plus forte. On va tenter le destin. Le défier. On va rompre avec l'habituel. » Extrait de la Grande Balade, paru en 1961 chez Gallimard.

«Quand rendra-t-on enfin justice à Hélène Bessette ?» s'interroge Alain Bosquet dans Le Monde du 8 mars 1967. Voici certainement, aujourd'hui, son temps venu ; «Je serai connue trente ou cinquante ans après ma mort» disait-elle avec lucidité, sa littérature c'est vrai, avait trente ans d'avance.
«L'écriture d'Hélène Bessette, irritante, recherchée, presque hystérique, finit par s'imposer dans un grand délire majestueux. Un écrivain de race, qu'il faut découvrir sans tarder» disait encore Alain Bosquet, critique au journal Le Monde.

Suivons-la dans ce départ vers l'inhabituel ; et ne la lâchons plus, puisque Léo Scheer, qui inaugure la collection Laureli en publiant l'inédit Bonheur de la nuit, s'est fait la promesse de republier ses romans.
Laissons-nous emmener par son écriture, sauvée de l'oubli par un petit groupe d'auteurs d'aujourd'hui bien conscients de ce qu'ils lui doivent : Bernard Noël, Claude Royet-Journoud, Emmanuel Hocquard, Fédéric Léal, Liliane Giraudon, Nathalie Quintane… Ils ont repris le flambeau des Duras, Queneau, Sarraute, Jean Dubuffet, Jean Paulhan, Dominique Aury, André Malraux, Simone de Beauvoir… escortés par de nombreux critiques. La liste est longue des personnalités qui ont vainement tenté de la promouvoir auprès du public.
«Il nous semble que l'œuvre elle-même devrait frapper très profondément, ne serait-ce que par la rareté extrême du talent dont elle témoigne. La nature faite littérature, la littérature vivante, pour moi, pour le moment, c'est Hélène Bessette, personne d'autre en France. […] On est dedans ou on n'y est pas. Cependant, il y a longtemps que je les soupçonne, ceux qui ne peuvent pas rentrer dans ce roman, dans ce train, de ne pas supporter non seulement Hélène Bessette mais ce phénomène à l'état pur qu'elle représente : la littérature. Je les soupçonne de ne la digérer que déjà accommodée à la sauce de sa propre sécrétion : je parle de quelque chose comme la littérature littéraire.» Marguerite Duras.

Disparue en 2000 à l'âge de 82 ans, après avoir disparu des librairies, elle disait à ses enfants un peu avant sa mort : «Je ne me sens pas bien, ça n'écrit plus dans ma tête.»
Hélène Bessette écrivait entre elle-même et elle-même, sans chercher à séduire ; avec son corps et ses sensations, à vif. Une écriture neuve,à l'écart des sentiers battus. Les mots employés sont ceux de tous les jours ; ici c'est la forme qui compte, les découpes nerveuses. Et la polissure jusqu'à l'extrême. Une musique à la fois désabusée et rageuse, parfois très drôle, ténue sans être insipide. Toujours à la limite du hurlement. «Elle devient un Mallarmé hystérique» écrit Alain Bosquet.

«Vous bouger le cul pour changer la langue & ne jamais devenir célèbre.» Bernadette Mayer ; Expériences. Format Américain. 1997.
Cette injonction de Bernadette Mayer semble avoir été écrite pour Hélène Bessette. Qui a eu la “malchance” de vivre loin de Paris et de ne pas entrer dans le jeu de la surenchère littéraire, de ne jamais accorder d'interviews. En partie peut-être à cause de cela l'entêtement des plus grands auteurs de son temps à la mettre en avant n'aura pas eu de retombées. De ses quatorze livres, publiés chez Gallimard de 1953 à 1973, aucun n'a été réédité, et ils font depuis les années 70 office de pièces rares chez les bouquinistes.

En 1954 elle reçoit le prix Cazes pour Lili Pleure et est sélectionnée pour le prix Goncourt et le prix des Deux Magots (par deux fois encore elle sera sur les listes du Goncourt, ainsi que du Médicis). Tout au long de sa vie elle réfléchit à la question du roman. Qui prend chez elle la forme de l'association nouvelle entre roman et poésie. Elle rédige cette année-là (en 1954) Le Manifeste, qui définit le roman poétique, ce genre hybride qui n'est pas une école ; il doit être considéré comme l'acte de naissance du roman poétique et précède le Gang du Roman Poétique (GRP) qu'elle fonde en 1959. «La littérature a cinquante ans de retard sur la Peinture, l'Architecture et la Musique.» constate-t-elle dans son manifeste. «Les autres arts n'hésitent pas à employer des matériaux nouveaux. Pourquoi la littérature ne se dégagerait-elle pas de la tradition littéraire. […] Qu'une forme poétique entre dans l'écriture d'un livre est dans la marche logique de l'évolution littéraire. […] Forme poétique pouvant s'exprimer par une désarticulation de la phrase, une scission. Sorte d'impressionnisme littéraire, de tachisme. De phonétisme.» Cinquante ans plus tard Olivier Cadiot dira qu'il ne veut pas opérer de scission entre poésie et roman mais qu'il préfère inclure des éléments poétiques à l'intérieur de ses romans, pour créer un effet de surprise et entourer l'élément poétique d'une sorte d'écrin.

En 1958, 3382 livres d'Hélène Bessette sont mis au pilon. En 1964 un article de Marguerite Duras sort dans L'Express : «Nous sommes quelques-uns, dont Raymond Queneau et Nathalie Sarraute, à l'admirer beaucoup et à regretter profondément le silence qui entoure la publication de ses romans.»
En 1966, rongée par le désespoir et la paranoïa, se sentant incomprise, elle tente de s'asphyxier au gaz dans sa salle de bain…

«L'héroïne est absente.
Absente de Paris. Héroïne par défaut. En fuite. Disparue. Morte.
(Peut-être). En tout cas non présente.
Le nom seul est resté.
Sur la tombe.
Gravé sur le marbre de la tombe.
Le nom seul subsiste.
Qui était cette personne ?
Qui est cette personne ? Qui est cette femme ?
Mais qui était donc cette dame-là ?»

Garance rose ; Gallimard, 1965.

Fidèle à sa promesse de republier tous les romans d'Hélène Bessette, la collection Laureli de Léo Scheer, après Le bonheur de la nuit, vient de faire paraître MaternA, publié pour la première fois en 1954 et jamais réédité, l'un des chefs d'œuvre de l'écrivain. A ne pas manquer !

Sources :
http://www.lnbessette.com.
revue Vendredi 13, n°1, 1992 (épuisée).

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