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Les Allusifs sans allusion 1

Publié le 26/05/2005
La suite de notre parcours du catalogue des Allusifs...

Robert Bolano, Amuleto
Nous sommes en 1968, à Mexico : la police a lancé l'occupation de la faculté, Auxilio Lacouture se réfugie dans les toilettes des femmes et va y rester treize jours à crever de peur et de froid, de faim et de mémoire car son cerveau fragilisé s'active tandis que les heures s'écoulent. C'est son monologue intérieur que Roberto Bolaño nous livre en faisant voler en éclats les règles de la temporalité. Le temps est d'ailleurs le véritable enjeu de ce texte vertigineux qui par ses redîtes et sa structure nous incite à interroger notre propre mémoire et celle du groupe auquel nous appartenons et qui nous constitue malgré nos velléités de liberté. Il n'est pas anodin que ce soit un écrivain chilien qui ai composé ce texte radical, les sud-américains ont dans leur histoire récente le terrible avantage de l'expérience.

Roberto Bolano, Monsieur Pain
Blessé de la première guerre, Pierre Pain, guérisseur connu pour des dons de magnétiseur (il croit aux vertus thérapeutiques de l'oubli) rencontre dans un café une certaine Mme Reynaud, dont il avait essayé de soigner le mari aujourd'hui défunt. A la suite de cet entretien, une amie de Mme Reynaud fait appel à ses services pour son époux qui se meurt... de hoquet ! «Le hoquet est une contraction musculaire, un mouvement compulsif du diaphragme qui produit une respiration interrompue et violente, causant par intermittence un bruit caractéristique; eh bien, le hoquet de Vallejo, au contraire, semblait jouir d'une totale autonomie, étranger au corps de mon patient, comme si celui-ci ne souffrait pas de hoquet mais que, plutôt, le hoquet souffrait de lui.» Dans un Paris expressionniste, Bolaño invente un récit que l'on dirait traversé de références bédéphiliques, des tueurs étranges, des lieux mystérieux, des labyrinthes, des vérités qui se dissimulent sous des atours exagérés. L'inconscient et le rêve rôdent sans jamais se dévoiler.

Giosuè Calaciura, Passes noires
Les putains traversent souvent les romans sans parvenir à se hisser sur le devant de scènes où elles ne font que passer de leur démarche caricaturale. En Italie les plus célèbres sont celles de Fellini, elles ont de la gouaille et de la poitrine. Mais désormais, les putes irrespectueuses ont la peau noire : on les a débarquées de cargos clandestins sordides pour les flanquer sur les quais où le tapin se fait violent, rapide et plastique. Calaciura, auteur pour l'heure méconnu chez nous, en a choisi une pour héroïne de son récit lui confiant le soin de déverser elle-même dans nos oreilles proprettes sa terrible histoire racontée avec fatalisme et dans un lyrisme glauque. Initiée dans les câles d'un navire à se faire prendre son corps, placée, déplacée, surveillée, maquereautée, soumise, battue mais toujours droite sur ses hauts talons de princesse avilie, elle nous enveloppe de sa danse de mots, de ses réitérations, de son incantation où l'obscénité des mots abolit toute prétention à l'esthétisme fangeux. Ce court texte est simplement, dans sa dureté tournoyante, une épreuve où la langue triomphe du mal le plus insane. Une véritable révélation et un auteur à suivre désormais.

Horacio Castallanos Moya Le dégoût ; La mort d'Olga Maria ; L'homme en arme
Horacio Castellanos Moya a réussi en un court livre à imposer son intransigeance coupante et sa virtuosité narrative ; les deux suivants confirment son inventivité et sa puissance de feu. Il est né à Tegucigalpa, au Honduras, en 1957, mais a vécu la majeure partie de sa vie au Salvador. Longtemps résidant au Canada, au Costa Rica, au Mexique, il pratique le métier de journaliste. Il fut le directeur du premier hebdomadaire de l'après-guerre au Salvador, Primera Plana. Actif politiquement, il a souvent dû recourir à l'exil. Son oeuvre comprend des romans, des recueils de récits et des essais.

"Nettoyeur de neurones" comme dirait Martine Laval de Télérama, Castellanos Moya est pour ainsi dire le seul salvadorien traduit en France (à notre connaissance) qui reçoit ainsi de ce pays violent ses images brutales, cartes postales impossibles à timbrer accompagnées de trois mots anodins.

Le dégoût
Moya revient dans son pays après vingt ans d'absence pour enterrer sa mère. Le temps d'une fin d'après-midi, il monologue, s'emportant contre le Salvador qu'il décrit à coup de sarcasmes à la manière d'un Thomas Bernhard (dont le personnage a adopté le nom), dégoûté par la réalité dans tous ses aspects : bière immonde, cocktails de fruits de mer qui fleurent la merde, autochtones imbéciles, psychopathes attardés, admirateurs d'autres psychopathes au pouvoir, sans oublier sa propre famille restée là-bas. Mêlant violence et comique en un "à la manière de" autrichien, ce court roman d'une exécration sanctionne l'inutilité des révoltes quand on est un valet de l'empire américain, la toute-puissance du cynisme et la victoire d'un arrivisme arrogant.

La mort d'Olga Maria
Ce court roman est le plus abouti de ceux que nous connaissons de l'auteur, le plus habile plutôt. Monologue de nouveau ou dialogue sans réponse, il est constitué de chapitres légèrement décalés dans le temps qui nous confrontent à un crime brutal (l'éxécution devant ses enfants d'une notable de la capitale) et à l'explication de plus en plus étrange qu'en fait la supposée meilleure amie de la victime. A chaud au moment de l'annonce, plus tard pendant les obsèques, durant l'enquête, la narratrice logorrhéique répand son fiel bavard et ses analyses grossières d'où émerge une imprécise vérité. Car tel est bien le sujet du roman : qui croire ? qui sont les victimes ? les coupables ? Dans quel état peut être une société qui en arrive là ?

L'Homme en arme
Le roman suivant de C.Moya vient rajouter une pierre à son entreprise de lapidation puisqu'il utilise un des personnages de l'histoire précédente, un figurant violent, Robocop l'assassin de la dame de haute famille abattue sans explication, comme héros ignoble et amoral. Désormais, aux ruses, manigances et contorsions de la bonne société se substitue l'image du mal moderne qui ne se pose plus de questions. Cette société salvadorienne, gangrenée par une guerre qui n'a rien résolu, a engendré des monstres qui lui échappent et qui paraissent indestructibles, comme le mal lui-même. Robocop, héros ignoble de ce roman haletant qui ne prend pas de gants, va d'un camp à l'autre, tue sans s'interroger sur ses divagations sanglantes, élimine ceux qui le gênent, fait le barbouze comme s'il était le héros d'un de ces films gringos où les hommes tombent comme des pions. Avec ce livre, Castellanos Moya atteint une limite, comme s'il lui semblait que cette Amérique Centrale n'avait plus de chance de se relever.

 

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