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Lettres de prison (2)

Publié le 27/06/2006
la suite de notre dossier...

La prison : la dire, l'écrire

Au début de l'année 2006, réagissant au rapport d'Alvaro Gil-Robles, le Nouvel Observateur lançait un appel contre "les prisons de la honte" signé, entre autres personnalités de tous horizons, par François Cavanna, Alain Finkielkraut, Marek Halter, Edgar Morin, Marie Ndiaye et Alain Touraine. Dénonçant "les cloaques surpeuplés sans règle ni merci", Jean Daniel nous rappelait alors que ce combat fut amorcé il y a plus de trente ans par Michel Foucault et par le G.I.P. (Groupe d'Information sur les Prisons) qui réunissait notamment Claude Mauriac, Jean-Marie Domenach et Pierre Vidal-Naquet.

Nombreux sont les écrivains qui prennent engagement contre le manque d'humanisme de l'univers carcéral. Pour ces gens de lettres, l'enseignement et surtout l'atelier d'écriture au sein de la prison s'imposent souvent comme le terrain d'une action concrète. Parmi eux, on peut citer François Bon, Jacques Laurens, Dominique Sigaud, André Benchétrit, Jean-Michel Maulpoix, Marie Dépussé, Michel Sales, Annie Leclerc et Philippe Claudel. L'écriture pratiquée en atelier est motivée par le désir de permettre aux détenus de reconquérir le droit à la parole, le droit de détenir sur le monde et sur eux-mêmes leur propre regard, chemin possible d'une réappropriation de soi. Le contact des détenus à la parole ne se fait pourtant pas sans difficulté, il peut être violent, il est désenchanté : les détenus savent que le verbe peut être menteur, qu'y sont implantés des verrous invisibles. Souvent, l'exercice ébranle même l'évidence du rapport des écrivains à leur propre langue. Quand ils sont portés à la connaissance d'un large lectorat (édités en recueil ou lus et commentés, comme ce fut le cas au Salon du livre de Bordeaux d'octobre 2000, au cours du débat Sait-on ce que c'est qu'écrire ?), les textes des détenus ont aussi pour ambition de "briser ce mur de silence et de tabous qui nous incite les uns et les autres à ne pas regarder ce qui nous gêne, ce qui nous trouble ou nous effraie." (Jean-Pierre Guéno, préface à Paroles de détenus , Librio).

S'en remettre aux vertus du verbe pour réamorcer le processus de socialisation, c'est également ce qu'entreprennent les écrivains qui, au travers de fictions, cherchent à pénétrer cette logique absurde qui conduit du délit à l'enfermement, et de l'enfermement au délit (Michèle Gazier, Télérama du 7 janvier 1998, au sujet de Prison de François Bon). Ces romans sont nés d'une fréquentation assidue des détenus par leurs auteurs, d'une connaissance de leur cadre de vie : les cellules indigentes où ils s'entassent, les couloirs qu'ils ne font que traverser, la cour où les promenades ne sont que demi-tours, les portes, les grilles et le bruit des trousseaux.

À travers les siècles, de par le monde, de François Villon à  Nazim Hikmet, nombreux sont les écrivains qui ont eux-mêmes vécu l'incarcération. Le marquis de Sade, Casanova, Dostoïevski, Jean Genet, Oscar Wilde, Paul Verlaine, Abdellatif Laâbi, Carlos Liscano, etc. : la liste est longue de ces écrivains condamnés. D'autres, c'est le cas de Vidocq, d'Henri Charrière, d'Alphonse Boudard, de José Giovanni ou d'Edward Bunker, furent prisonniers avant de devenir écrivains. Écrivains devenus prisonniers et prisonniers devenus écrivains, tous, évoquant la prison, nous livrent des textes où, « dans la souffrance de la désespérance ou dans l'espoir de la reconstruction, leur âme vibre. […] Elle exprime le chant de la condition humaine » (Jean-Pierre Guéno).
 
Saluant l'abolition de la peine de mort en France, Jean Daniel indique combien "il serait tragiquement dérisoire de ne sauver un homme de la mort que pour l'exposer ensuite au suicide" (Le Nouvel Observateur, 4 novembre 2005). Fictions, témoignages, essais sont une vive invitation à repenser, dans l'intimité de nos consciences d'abord, notre propre rapport au châtiment, celui que l'on inflige aux autres, celui qu'on se verra peut-être un jour infligé. L'homme, avec ses droits fondamentaux, son regard, sa sensibilité, ne disparaît pas dans le condamné. Continuer de le nier serait indigne et, au regard de la mission de la prison pénale, absurde. L'infraction des règles sociales nécessite sans doute de punir ceux qui s'en rendent coupables et de protéger les victimes potentielles. Écrivains et poètes, dont le talent n'est jamais plus éclatant que quand ils bousculent les normes, savent néanmoins que la transgression est lourde de sens et que, quelquefois, c'est même grâce à elle que l'on réinvente les formes.

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