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Littérature : nos favoris d'automne (2)

Publié le 05/09/2006
La rentrée littéraire, ce sont près de 680 nouveaux romans qui arrivent sur les tables de la librairie. Les librairies ont donc lu pour vous, et élu leurs favoris.

Dans la foule, Laurent Mauvignier, ed de Minuit
Anne-Sophie : Effectivement c'est dur, très dur, c'est un épisode sinistre de notre histoire que l'on voudrait avoir oublié tant il laisse voir le pire de l'humain. Cet événement, c'est la finale de la coupe d'Europe Juventus de Turin-Liverpool au stade du Heysel de Bruxelles devenu tristement célèbre.
L'auteur choisit de raconter le destin brisé d'un jeune couple d'italiens en voyage de noces, d'un jeune supporter anglais qui suit ses deux frères violents et de deux «potes »en vadrouille décidés à rentrer dans le stade. L'écriture de Mauvignier qui fouille, tranche, creuse, nous offre comme un enregistrement direct des tréfonds de l'âme. Il en ressort une sensation étonnante de justesse, de précision, d'honnêteté et de clairvoyance. C'est un grand livre qui vous fera souffrir et vous laissera éreinté mais béat d'admiration devant tant de talent.

Sylvie : Après nous avoir habitués à des textes brefs et intenses, Laurent Mauvignier nous livre un roman magistral, par sa taille (près de 400 pages !) et sa forme, d'une puissante beauté verbale. Autour de la tragédie du Heysel, survenue le 29 mai 1985, il raconte le destin croisé de jeunes gens venus de France, d'Angleterre, d'Italie et de Bruxelles pour assister au « Match du Siècle », la Juve contre Liverpool. Pris dans la bousculade meurtrière qui précède le match, ils seront confrontés au chaos et vont vivre une expérience commune qui va les lier pour toujours les uns aux autres. Tissé des monologues de chacun des protagonistes, c'est un grand roman sur l'incompréhension, la souffrance amoureuse et la solitude.

Démolir Nisard, d' Eric Chevillard, Minuit
Nous avons bien perçu que désormais autour d'Eric Chevillard gravite une communauté grandissante d'inconditionnels ravis d'avoir mis la main sur un auteur inclassable, iconoclaste (mais du genre à s'en prendre aux icônes) et souvent très drôle qui chaque année nous adresse du fond de ce que l'on imagine une retraite pour ermite ou un sanctuaire pour la folie littéraire, un météorite rectangulaire frappé de l'étoile de minuit. Les frères Grimm en avait pris un sérieux coup sur le matricule lors de l'atterrissage du Vaillant petit tailleur qui leur donnait une leçon sur ce que doit être un conte, une fois pour toutes. Cet automne, la victime se nomme Désiré Nisard, nom qui aura échappé à ceux qui n'ont pas consacré quelques années à de poussiéreuses études sur la littérature du XIX° dont il fut l'une des plus sinistres figures (académicien revêche, crétin pontifiant et caricatural, régissant à lui seul le bon goût, etc...). Face à un tel monument de bêtise satisfaite, Eric se fait Désiré, Chevillard cogne Nisard, dans une entreprise jusqu'au-boutiste de démolition en règle. Fixé à une solide planche, la vieille buse académique subit les derniers outrages d'un Chevillard survolté qui a poussé le vice jusqu'à enquêter en détail sur sa victime avant de la réduire en miettes. On imaginerait aisément que Nisard s'écroule sans tarder sous les coups de haches mais le bougre va tenir longtemps, histoire surtout de prolonger notre délectation et de permettre à Chevillard de s'en donner à cœur joie (car on sent bien qu'il se met à l'aimer sa victime, syndrome courant…) dans tous les registres, au risque d'inquiéter la patiente épouse Métilde. Bien entendu à vouloir démolir Nisard, on les ressuscite, et c'est là la seule revanche de l'écharpé, revivre après des années d'oubli grâce à la plume d'un ennemi intime…

L'histoire de Chicago May, Nuala O'Faolain, Wespieser
Inspiré d'une histoire vraie, le personnage de Chicago May, « disciple » de Calamity Jane et des frères Dalton n'a pas connu son heure de gloire comme ses prédécesseurs. Irlandaise d'origine, partie pour l'Amérique avec les économies de ses parents, elle mena une vie de hors-la-loi jusqu'à sa mort en 1920 ; c'est un manuscrit retrouvé, écrit de sa main qui donna envie à la romancière de s'immiscer dans la vie de cette femme libre hors du commun.

Train de nuit pour Lisbonne, Pascal Mercier, Maren Sell
Malgré son nom qui sonne très français, P.Mercier est helvète de langue allemande : il a connu un très beau succès avec ce gros livre qui a des chances d'être un des romans les plus marquants de cette rentrée. Gregorius, son héros (voire son anti-héros) a toutes les allures d'un « fruit-sec », il semble ne vivre que pour l'étude des langues anciennes qu'il maîtrise à la perfection, et vit isolé. L'histoire débute un matin pluvieux quand sur un pont il rencontre une femme portugaise désespérée qu'il ramène dans son lycée : la rencontre avec sa langue qu'il ignore mais qui le fascine instantanément va bouleverser son existence, d'autant que cette découverte se double d'une étrange apparition, un auteur inconnu, Amadeu de Prado, qu'un libraire lui offre. Ces deux épiphanies sont le signal de la métamorphose : happé par le mystère, il renonce brutalement à son existence et embarque par le premier train de nuit pour Lisbonne, décidé à apprendre le portugais et à enquêter sur ce Prado mystérieux, médecin génial, résistant, maître penseur sans disciple qui a laissé des traces indélébiles dans la mémoire de ceux qui l'ont croisé. En reconstituant peu à peu la figure en fragments de cet homme exceptionnel, Gregorius va aussi, in extremis, tenter de se réconcilier avec son propre parcours. La puissance de ce livre, sa construction (le livre d'Amadeu est inclus dans le roman) et ses résonances s'imposent immédiatement au lecteur qui doit prendre tôt le parti de le lire lentement pour en extraire la moelle. On le conseillera donc avec enthousiasme à tous ceux qui croient encore aux vertus de la littérature pour enrichir la vie.

 

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