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Littératures de l'imposture : plagiats, pastiche et parodie

Publié le 02/02/2009
La parution du Plagiat par anticipation, dernier livre de Pierre Bayard (photo)nous donne l'occasion de faire un point sur les coulisses de la création littéraire.
Le choix du titre Le plagiat par anticipation nous annonce à nouveau une réflexion qui sait aller à contre-courant des idées reçues tout en replaçant le débat au cœur même de l'entreprise romanesque, et de son inaltérable miroir – cheval de bataille de P. Bayard depuis le désormais classique Comment parler des livres que l'on n'a pas lus - l'acte de lecture.
L'histoire de la littérature suit les méandres de l'ensemble de ses productions : elle ne se définit  pas qu'à travers des créations originales et inédites, mais se nourrit en grande partie de réécritures diverses qui révèlent sa formidable capacité de transformation, d'usurpation, donc de recréation infinie. Quelques brefs jalons retracent l'évolution de ce vertigineux laboratoire.

Pendant l'Antiquité et le Moyen Age, le texte n'appartient pas encore à un individu défini juridiquement, mais est soumis par quelques copistes à de nombreux remaniements, emprunts sans connotation de « vol » ni de faute morale. Au contraire des siècles suivants, l'imitation est conçue comme un hommage obligé rendu aux illustres prédécesseurs qui ont déjà tout dit : d'où le paradoxe et la modernité de Montaigne qui, dans l'« Avertissement au lecteur » de ses Essais déclare à la fois l'exemplarité de son sujet (« C'est moi que je peins ») tout en se plaçant sous le patronage des auteurs antiques qui ornent symboliquement le plafond de sa « librairie ». Ainsi, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'auteur en tant que propriétaire légal de son œuvre n'existe pas. La Révolution française va précipiter la reconnaissance juridique de ce statut. Le combat historique de quelques auteurs (Diderot, Beaumarchais) va permettre la consécration, en 1793, du fameux « droit d'auteur », même si le combat perdure tout au long du XIXe siècle (avec Dumas, Hugo, Balzac…). L'individualisation de la société (avec la montée de la bourgeoisie) mais surtout les idéaux véhiculés par le romantisme renforcent le mythe de l'Auteur génial, détenteur immortel de sa création unique. Pourtant, la crise du sujet amorce bientôt l'avènement de la Modernité notamment grâce à Flaubert qui bat en brèche ce fantasme de l'esprit romantique. N'oublions pas que même inachevé, son Bouvard et Pécuchet signe la fin de toutes les illusions : au terme de leur ambition prométhéenne d'embrasser tous les savoirs, ce couple ne retourne-t-il pas sagement (et ironiquement !) vers leur premier métier de copistes ?

Le XXe siècle retiendra la leçon et conclura, pied de nez provocateur, à la « mort de l'auteur ». Le courant structuraliste (autour de Julia Kristeva qui invente le terme d' « intertextualité » en 1967) va à l'encontre de clôture du texte vu comme un immense « palimpseste » (Genette, 1982). De manière plus ludique, les Oulipiens font de la littérature mimétique (pastiche, parodie et plagiat) un ressort révélant les potentialités, souvent jusqu'à l'absurde, du langage. Et comment omettre les fameux pastiches de Proust au début du siècle, sorte d'expérimentation dans la recherche d'une écriture singulière. Car imiter le style des maîtres (Flaubert, les Goncourt, Voltaire, Gautier, Saint-Simon etc…), n'est-ce pas tenter de se défaire de leur emprise afin d'inventer sa propre langue ? C'est en cela que l'Education encourage depuis longtemps l'imitation des Anciens par le biais du pastiche pédagogique : « écrire à la manière de… » devient une forme de prolongement didactique de l' « imitatio » antique de modèles supposés indépassables.

Devenu un simple jeu ou une transgression satirique à la mode (voyez la prolifération de l'exercice dans les médias), le pastiche ou la parodie assumés comme tels sont autorisés par la loi au nom de la sacro-sainte « liberté d'expression ». Il n'en n'est pas de même du plagiat qui est une contrefaçon dissimulée donc punissable malgré la complexité des détails juridiques pour prouver le délit. Restons en donc à une interprétation strictement littéraire : car l'imitation, dans son ensemble, rend hommage à un héritage tout en énonçant les limites d'une sacralisation. Toucher à un texte, n'est-ce pas aussi en montrer son incessante vitalité au fil des siècles ?
Mais plutôt à regarder du présent vers le passé, Pierre Bayard inverse la tendance de la critique littéraire. Proposant une nouvelle gageure, son postulat est déjà annoncé par l'inscription de son nouvel opus dans la collection « Paradoxes » chez Minuit : la révolution bayardienne se poursuit en se penchant cette fois-ci sur cette notion de « plagiat par anticipation » créée par l'OuLiPo mais qu'il décide de théoriser et d'illustrer encore par de nombreux exemples tirés de sa bibliothèque personnelle. Selon lui, un écrivain s'inspire non tant de modèles antérieurs (cas du plagiat classique) que de « survenants » qui lui succèderont dans l'ordre chronologique. La proposition est audacieuse, semblant même indémontrable, mais P. Bayard excelle à prouver, à rebours de notre temporalité étriquée, comment Maupassant a pu plagier Proust,  Voltaire s'inspirer de Conan Doyle, ou encore plus fort, comment Tristan et Yseult a été influencé par le romantisme… Au-delà de la brillante provocation à laquelle se laisse prendre finalement un lecteur conquis, Pierre Bayard décomplexe le lecteur : il ouvre ainsi la voie à une littérature autonome, inventive et curieuse de son avenir et qui va à l'encontre d'une univocité du sens, d'une fixation du texte et de l'Histoire, plaidant au contraire pour la création qui se place pleinement du côté du lecteur invité à réécrire un « dialogue possible et nécessaire » entre les époques et les arts. A l'instar de ses précédents essais, Pierre Bayard rappelle que les idées et les textes sont des « organismes vivants » qui possèdent leur vie propre et préfère parler de « plagiat réciproque » afin de montrer que l'influence se fait respectivement « dans les deux sens » : la critique littéraire doit donc se faire rétrospective mais aussi prospective. S'appuyant sur Borges qui savait manier l'art du paradoxe (« chaque écrivain crée ses précurseurs »), Pierre Bayard nous révèle encore l'extraordinaire pouvoir des plagiats qui démultiplient l'horizon d'attente et de réflexion du lecteur, créant un « troisième texte » qui vient, par un effet retour, enrichir à l'infini notre première et binaire approche (texte plagié/ auteur plagiaire) du phénomène.

Si la fiction juridique (l'invention de l'Auteur) demeure nécessaire, la notion de « plagiat par anticipation » peut-elle se reconnaître une dette morale envers ce qui, chronologiquement parlant, n'a pas encore d'existence, sinon au niveau de l'inconscient, selon le psychanalyste Pierre Bayard ? Peut-on encore croire au « plagiat » tant est grande la tentation de n'y voir (Borges plagiant donc ici P. Bayard) qu'une illusion créatrice savamment entretenue, à savoir un jeu de miroirs sur la surface d'un  texte dont la paternité appartient à chaque auteur et le plaisir à chaque lecteur. Tous deux en réinventent les multiples possibles dans un perpétuel hommage à ses nobles héritiers et en appellent à un renouvellement incessant, tourné vers un avenir, assurant par là descendance et  pérennité de l'œuvre à venir.
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