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Pas de trêve pour Peace

Publié le 24/01/2008
Jusqu'à présent connu des seuls fans de polars anglais, l'anglais David Peace est, avec Tokyo année zéro, en passe d'égaler ses maîtres et d'acquérir une renommée mondiale.

Un Ellroy anglais ? Les similitudes entre le spectaculaire auteur américain et le discret anglais David Peace sont nombreuses : l'un comme l'autre sont l'auteur d'une tétralogie ayant pour cadre un lieu unique – Los Angeles chez Ellroy, le Yorkshire anglais pour Peace ; leurs littératures se nourrissent au pis aigre de terreurs d'enfance et de souvenirs traumatiques et ils décrivent tous deux des univers corrompus et sordides dans lesquels essaient de survivre leurs héros ambigus. Enfin, dernier détail et non le moindre, ils sont chacun l'homme d'une obsession.

Celle de David Peace porte un nom et, depuis 1981, un visage : Peter Sutcliffe, l'étrangleur du Yorkshire.
Peace est né dans cette région d'Angleterre en 1967. Il a vu sa vie d'enfant bouleversée par une série de faits divers survenus entre 1975 et 1980. Treize femmes étranglées à mort dont les corps furent retrouvés dans les environs de Leeds. Nombreuses furent certainement les familles perturbées par ces événements à l'époque mais rares y furent ceux qui, comme David Peace crurent que leur père était le meurtrier et leur mère la prochaine victime. Cette obsession le bouleversa à tel point que, dès 1985, il entreprit d'écrire plusieurs ouvrages sur le sujet, sans toutefois les publier. Obsédé, déboussolé, le jeune anglais abandonne de pénibles études techniques pour émigrer en Turquie et y devenir professeur d'anglais. C'est d'ailleurs la profession qu'il exerce encore aujourd'hui, mais à Tokyo.

En 1999, David Peace publie 1974. C'est le récit nerveux, chaotique et alcoolique d'une enquête menée par un journaliste sur des meurtres d'enfants. Edward Dunford est un type largué : journaliste médiocre, amant distant, il est le spectateur d'un univers violent et corrompu qui traite les meurtres d'enfant comme une péripétie, les faux coupables comme une marchandise et ceux qui disent la vérité comme des parias. Ce roman extraordinaire va être suivi de 1977, 1980 et 1983 qui mettent successivement en scène plusieurs des protagonistes du premier volet, avec pour fil rouge la litanie des victimes du tueur en série. La tétralogie s'achève par la publication de ce dernier volet en 2002. David Peace est célèbre - la prestigieuse revue Granta l'élit d'ailleurs au sein de sa liste des 20 meilleurs jeunes romanciers anglais en 2003 – mais David Peace n'est toujours pas apaisé.

GB1984, publié ensuite, est le récit des grandes grèves qui secouèrent l'Angleterre du début des années 80 et achevèrent la démolition de toute une culture industrielle britannique : fermetures des mines, d'aciéries, agonie de l'industrie textile anglaise dont Leeds, capitale du Suffolk et ville d'enfance de David Peace était le fleuron, essor du libéralisme thatchérien et d'une élite nouvelle tournée vers les services et la spéculation financière. Il semble alors que Peace se destine à explorer les grands traumatismes de la mémoire populaire anglaise, à l'instar de son jumeau américain qui, à la suite du Quatuor de Los Angeles, entama une série de romans sur Las Vegas, la Mafia, les Kennedy.

Inédit en France, The Damned Utd. se plonge dans l'année que passa Brian Clough, footballeur et entraîneur, maître du Kick and Run, en tant que coach du club de Leeds United… en 1974.

Voici que paraît enfin le livre du retour : Tokyo année zéro où Peace abandonne l'Angleterre pour s'intéresser à sa ville d'adoption, Tokyo. Ce roman est d'ailleurs le premier d'une trilogie centrée sur le Japon d'après la seconde guerre mondiale.
Tokyo année zéro, c'est Tokyo en 1946. C'est le chaos. Une ville vaincue, laminée, déboussolée. L'empereur n'est plus un Dieu, il n'y a plus de repères, rien que des ruines, des fous et des fantômes. Et des soldats américains.
Deux corps de jeunes filles sont retrouvés dans un parc de la ville. Elles ont été assassinées. On confie l'enquête à Minani, vétéran de la guerre, traumatisé et malade qui, sans moyens, sans aide, mène son enquête dans une ville en reconstruction qui ne veut rien savoir du passé ni de la vérité. L'écriture use toujours autant de la vitesse, de la notation brève et de l'ellipse. Hammet, Ellroy, certes, mais on peut aussi penser au Dostoïevski des Carnets du sous-sol tel que l'a révélé la traduction d'André Markowicz. De beaux modèles, en somme.

On le voit, à des milliers de kilomètres de distance, ce sont, à Leeds comme au Japon, les mêmes fantômes qui hantent David Peace. De Tokyo année zéro, ce dernier dit : « c'est mon septième roman. C'est le livre que j'ai toujours voulu faire. Il est aussi important pour moi que Le Dahlia noir ne l'a été pour Ellroy, son septième roman, aussi. ». Il sera certainement celui du succès international puisqu'il paraît également aux Etats-Unis cette année. Une histoire à suivre où l'on se prend à souhaiter égoïstement que David Peace le mal nommé ne trouve jamais la sérénité, pour notre plus grand bonheur de lecteurs.

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