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Sarbacane BD

Publié le 12/11/2008
Coup de projecteur sur une jeune collection éditée par un trio d'amis réunis par le gout des belles aventures.

Parmi les gens faits pour s'entendre, on peut sans doute citer le duo Frédéric Lavabre - Emmanuelle Beulque et Gwen de Bonneval.
En cinq ans d'activité des éditions Sarbacane, Lavabre, Beulque et leurs artistes ont élaboré un catalogue jeunesse d'ores-et-déjà reconnu pour sa créativité, son ouverture d'esprit, et son audace thématique et formelle.
De son côté, de Bonneval a dirigé Capsule Cosmique, le magazine de BD pour enfant des éditions Milan. Rien d'étonnant à ce que les éditeurs de Sarbacane aient fini par croiser la route de Gwenn de Bonneval et l'ait placé à la direction d'une collection de BD. Celle-ci est née en octobre 2007 avec l'arrivée des premiers titres en librairie. Après huit mois d'existence, la collection BD de Sarbacane compte une douzaine de titres qui se répartissent entre albums tout public/jeunesse et albums adultes.

Les trois premiers auteurs publiés, passage de témoin symbolique, ont tous participé à Capsule Cosmique. Les Anna et Froga d'Anouk Ricard connaissent ainsi une édition en album, augmentée de dessins inédits. « Son sens subtil du dialogue, son économie unique et savante des images, tout cela a doté Anna et Froga d'un charme original » écrit avec justesse Jessie Bi sur du9.org. Hugo Piette avec Poncho et Semelle et Marion Montaigne avec Panique Organique complètent le trio du lancement.
De cet univers western loufoque, Poncho et Semelle sont les Lucky Luke et Jolly Jumper très décalés. Avec sa succession de péripéties hilarantes développées au galop sur quelques pages, des personnages secondaires déjantés (ah, les champignons mexicains révolutionnaires !), des dialogues pétillants et dynamiques, Poncho et Semelle est d'une fantaisie débridée propre à satisfaire grands et petits car elle fonctionne habilement sur plusieurs niveaux de lecture.

Quant à Panique organique, il emprunte son idée de base au célèbre film de SF Le Voyage fantastique de Richard Fleischer, à ceci près que les héros de l'album sont deux bactéries, Pistou et Chimou,  embarquées à l'aventure aux commandes d'un sous-marin jouet que Stiveune, leur humain, a avalé par mégarde.

J'élève mon robot de compagnie de Stéphane Oiry et Trap complète pour l'heure la partie tout public/jeunesse de Sarbacane BD. Original objet, à mi-chemin de la BD et de l'album jeunesse qui se partage entre manuel d'entretien du robot de compagnie, présentation des principaux modèles et planches BD. Un univers de science-fiction loufoque, à l'humour décalé, qui fascinera autant un gamin de douze qu'un quarantenaire geek.

La femme toute nue relève plus de l'illustration que de la BD. Premier album d'une jeune femme de 25 ans, Karine Bernadou, il enthousiasme Blandine Longre, qui écrit sur son blog : « D'étonnantes saynètes muettes composent cet album construit autour d'un personnage attachant et plutôt cocasse, entre rires et larmes, coups de foudre, jouissances et peines de cœur, découverte de soi et des autres, naïveté et lucidité… assumant son statut et sa nudité avec un naturel confondant – et revendiquant avant toute chose le droit à la liberté individuelle, à l'amour libre et à l'erreur…»
Parallèlement, Gwen de Bonneval ouvre la collection sur l'Europe en choisissant de traduire un auteur allemand, Sascha Hommer, avec son premier album Insekt.

Il en va de même de La Danse du Quetzal, qui inaugure l'année 2008. Un dessin clair, sans fioritures, une mise en couleur sobre et une chronique de mœurs assez classique basée sur le rapport père-fils. C'est le talent de l'auteur de mêler ces ingrédients simples dans une dynamique sensible et savoureuse. Dessinée et scénarisée par Michaël Sterckeman (autre ancien de Capsule Cosmique), cette BD animalière a pour décor un village de province et pour personnages l'équipe enseignante du collège, en particulier Michel, prof divorcé et son fils Arthur. Agrémentée d'un zeste de merveilleux, au moment où le quetzal fait son apparition pour bousculer le train de vie de nos héros, elle se goûte d'une seule traite et se termine, non pas avec fracas, mais avec douceur.

Bien plus sombre et plus intense est Le Rêve de Meteor Slim de Frantz Duchazeau. Ce dernier joue une magnifique partition de noirs, de gris et de blanc pour raconter l'histoire tragique d'un bluesman ayant abandonné sa femme enceinte et son travail pour se livrer totalement à sa musique. Meteor Slim, avec pour toute possession sa guitare, erre dans la société noire des états américains du Sud ségrégationnistes, travaille à se faire un nom dans le milieu mouvant des bluesmen, court les filles, picole, se bat ; il joue et chante surtout, en toutes circonstances, dans tous les états. Derrière la reconstitution impeccable d'un temps et d'un milieu, Duchazeau peint avec force et subtilité un état universel : le désarroi profond et létal d'un homme écartelé entre deux états antagonistes ; d'un côté, la paix et l'ennui d'une vie rangée et sans éclats, de l'autre l'embrasement permanent et les errances chaotiques du bluesman. Meteor Slim (que ce soit le personnage ou l'objet – car la BD est superbe) possède un énorme pouvoir d'attraction et de fascination auquel il ne faut pas hésiter à succomber.

Dernier en date de la collection, Nage libre tend vers la comédie comme pour offrir un contrepoint rafraichissant au drame de Meteor Slim. Nage Libre est un « river movie » dont trois saumons sont les héros. Il y a Josi, l'aventurier, taraudé par l'envie d'aller voir ailleurs, plus loin, moteur du trio ; Monsieur Nale, le râleur, casanier, très soucieux de son confort ; Marsha, tout juste adulte, craintif, indécis, perdu dans un monde dont il n'a pas encore fait l'expérience. Ensemble, puis séparés, ils vivront des aventures rocambolesques qui les confronteront à leurs défauts pour mieux les dépasser.

Au terme de cette brève revue de catalogue, on souhaite donc longue vie à Sarbacane BD. La surproduction éditoriale frappe aussi le neuvième art, et il serait dommage que la collection de Gwen de Bonneval en passe inaperçue et/ou ne trouve pas de public. Car ses premiers titres esquissent une ligne directrice précieuse : proposer des albums qui s'adressent au plus grand nombre sans utiliser la mode, la démagogie ou la facilité.

Une BD Sarbacane plaira aux lecteurs séduits par des auteurs aux identités graphiques et esthétiques fortes, loin des canons et des produits marketing. Une BD Sarbacane pourra rassembler autour d'elle parents et enfants, en lecture accompagnée ou parce que ses différents niveaux de lectures ménagent le plaisir et l'intérêt des uns et des autres. Une BD Sarbacane, sur le fond, et sans pesanteur ni se prendre au sérieux, nous parle de nous et du monde qui nous entoure, qu'elle soit autobiographique ou fictionnelle ; elle s'adresse à tous, lecteurs assidus de BD ou curieux occasionnels qui depuis Persépolis ou Le Photographe ont compris que la bande dessinée n'est pas réservée à la simple distraction des jeunes, aux nostalgiques de Tintin et aux gags sur les corps de métier.

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