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Un libraire et son philosophe

Publié le 20/04/2005
Nous sommes ou fûmes parfois compagnons de route de maîtres qui, ignorant même jusqu'à notre existence, nous guidèrent au travers des difficiles années de nos jeunesses. Hervé, un libraire, se souvient de l'un deux, Jean-Paul Sartre. Un souvenir au format des livres de poches cornés qui encombraient nos besaces d'alors...

J'avoue que j'ai vécu avec Jean-Paul Sartre.

Enfant, je lisais et relisais la Comtesse de Ségur, lorsqu'à 13 ans, sans transition, je passai du Bon Petit Diable au Diable et le Bon Dieu (Livre de Poche n°367, couverture rougeâtre, Dépôt légal 4ème trimestre 1964).

J'étais fier d'avoir lu sans rien y comprendre un livre capable pourtant de déclencher ma vocation mystique : Un élu, c'est un homme que le doigt de Dieu coince contre un mur .

Je me fis quelque temps compagnon de route de l'existentialisme, façon Idées Gallimard et icônes délavées par l'écume des jours.

Puis je sombrai dans Alcools d'Apollinaire pour quelques années.

Réveillé en sursaut en Terminale maoïste, avec des camarades qui empruntaient Les Chemins de la liberté en même temps que les trains de banlieue pour le lycée de Savigny, j'entends encore Colette Magny chanter dans son album Répression “ Sartre perché sur un tonneau chez Renault ”.

J'épousai donc morganatiquement La Cause du Peuple .

Il y eut des fumées de JPS (John Player Special), et je devins ce que j'étais : un gémeau plutonien, tout comme Jean-Paul, astrologiquement parlant.

Je repris espoir : ce Pollux avait bien trouvé son Castor en Beauvoir.

Dans les 70's, il y eut Libération, Manchette, Action Directe, Eudeline et les punks.

Puis, pressentant l'élection de Mitterrand, Sartre disparut naturellement l'année précédente.

Peu après, dans l'émission de télé réalité de Michel Polac, un barbu convaincu prêcha posthumément que Sartre était “ Celui qui nous avait appris à penser par nous-même ”, le plus beau des aphorismes inédits de Lichtenberg, à mon sens.

Et maintenant, un siècle, un demi-siècle, un 11 septembre plus tard, qu'est-il resté d'un Sartre déchiré en petits carrés ?

Sans hésiter : quatre-vingts pages en deux préfaces.

Curieusement contemporaines (1960 et 1961), elles consacrent deux textes à la présence encore bien réelle aujourd'hui : Aden Arabie de Paul Nizan et Les Damnées de la terre de Frantz Fanon (à l'époque Petite Collection Maspero n° 6 et 20).

Frantz Fanon (1935-1961), farouche intellectuel antillais, est l'auteur du classique Peau Noire Masques Blancs et de plusieurs livres témoignant de son engagement pour l'indépendance algérienne.

Mais la portée des Damnés de la terre va bien au-delà : il est devenu le livre de tous ceux qui se sont décolonisés, se décolonisèrent ou se décoloniseront. Comme un écho au Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire (publié en 1955, il y a tout juste 50 ans), ou aux textes du Pouvoir noir de Malcom X (assassiné le 21 février 1965, il y a tout juste 40 ans).

Souhaitée par Frantz Fanon lui-même, la préface de Sartre lui apporte à l'époque une caution de poids.

Mais, avec le temps, la perspective s'inverse : la harangue du petit homme de Saint-Germain-des-Prés paraît presque submergée par la déferlante du Tiers Monde, du Tout Monde et de ses cruelles créolités, comme si de nos jours Brassens adoubait Bob Marley.

Son objectivité calme, c'est de la souffrance et de la colère dépassée . ” (Sartre, préface au Portrait du colonisé d'Albert Memmi).

C'est que, face à l'Etranger, Sartre reste un solidaire, solide mais sans ferveur ; ni visionnaire comme Massignon, foudroyé par Hallaj et matraqué pour l'Algérie ; ni comme Jean Genet, Captif amoureux en Palestine avec les feddayin ou Ennemi déclaré avec les Black Panthers aux USA.

Pourtant, la coulpe occidentale battue, l'intuition de continents inconquis s'esquisse :

Européens, ouvrez ce livre, entrez-y. Après quelques pas dans la nuit, vous verrez des étrangers réunis autour d'un feu, approchez, écoutez (…). Ils vous verront peut-être mais ils continueront de parler entre eux, sans même baisser la voix. Cette indifférence frappe au cœur : les pères, créatures de l'ombre, vos créatures, c'étaient des âmes mortes.(…) Les fils vous ignorent : un feu les éclaire et les réchauffe, qui n'est pas le vôtre. Vous, à distance respectueuse, vous vous sentirez furtifs, nocturnes, transis : chacun son tour ; dans ces ténèbres d'où va surgir une autre aurore, les zombies, c'est vous. ” (J.P. Sartre)

C'est que le Frère, Sartre ne le rencontre pas dans la Lutte, mais dans la Classe : c'est Paul Nizan (1905-1940), son condisciple à Normale Sup dès 1924. On n'est pas sérieux quand on a 19 ans : on se ressemble tant qu'on se mélange parfois.

Et la préface d'Aden Arabie s'écrit tout en effusion, et se lit comme un ex-voto découvert au fond d'un placard, et fabriqué de bouts de nacre, de dentelles et d'allumettes brisées, le soufre encore au cœur.

C'est pourquoi je ne vous dirai rien de ce texte.

De Nizan, communiste mort jeune et assassiné (mais Résistant, ou trahi ?), on sait qu'il écrivit Les chiens de garde (qui inspirèrent Serge Halimi) et des romans d'avant (La Conspiration, Antoine Bloyé).

Aden Arabie (écrit en 1932) est de ces livres de toujours qui sont quête éperdue, Livre de l'Exode, de Job ou de Jérémie graffés par un gamin, ombre portée de Rimbaud sous le soleil de Satan. Le journal d'un Bon Petit Diable défiant le Bon Dieu. C'est pourquoi je ne vous dirai rien de ce livre :

Il n'est pas mauvais de commencer par cette révolte nue : à l'origine de tout, il y a d'abord le refus. A présent, que les vieux s'éloignent, qu'ils laissent cet adolescent parler à ses frères : “ J'avais vingt ans, je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie ”.

Hervé Doidic

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