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Vendanges littéraires, les primeurs.

Publié le 19/09/2003
Parmi les quelques 700 romans parus en ces mois d'automne, certains, évidemment, se détachent du lot. Isabelle, Martine, François et David, libraires du rayon Littérature, ont lu et choisi pour vous...

Un monde cadeau
Jean-François Paillard, Le Rouergue

Imaginons l'homme ou la femme que nous serions réellement et orientons nos pensées vers notre environnement. Nous aurons alors la meilleure introduction possible à ce "monde cadeau" que nous offre J.F.Paillard.

Lui : Part "vraiment à la bourre" effectuer la sale besogne de tentative d'expropriation en jetant à la figure d'une femme l'abjecte distinction de "citoyenne d'honneur" qui cache évidemment le désir qu'elle fiche le camp vivre ailleurs.

Elle: Laissée chez elle par ce mari au sale boulot, déprime largement dans ce monde d'ultra consommation qui n'arrange d'ailleurs pas son poids et lui laisse un goût amer quant au cadeau empoisonnée fait par son fils d'une l'horloge qu'on ne remonte plus.

Lui : S'esquive au cours de l'implacable réunion générale qui dévoile le fabuleux projet du "Domaine de Sapience un lieu de villégiature privilégié pour tous ceux qui recherchent, à l'aube d'une vieillesse active, la quiétude d'un espace résidentiel de luxe idéalement situé". Normal, il n'a pu déloger la dernière habitante afin que ce projet démarre et ne préfère pas prendre la parole devant les actionnaires et autres politiques conviés à cette réunion que l'on peut juger comme le morceau de choix de ce livre a plusieurs égards hilarant.

Elle : Convoite ardemment ce voisin à la force tranquille qui répare d'un coup de tournevis "cette alarme technique qui ne veut pas fonctionner".

Bienvenue dans le monde décoiffant de J.F.Paillard, nul doute qu'une certaine inquiétude se mêlera de temps en temps à votre irrépressible besoin de pouffer.

François Boyer

 

Expiation
Ian Mc Ewan, Gallimard

Un magnifique roman qui traite du mensonge des enfants.
1935 : Dans une somptueuse propriété Anglaise, Briony, 13ans, écrit des pièces de théâtre, laissant libre cours à son imagination débordante. Elle pense aussi être amoureuse de Robbie Turner, fils de d'une domestique, jeune homme cultivé, promu à un avenir brillant, qui découvre qu'il aime Cécilia, sœur de Briony. Avertie et désavoué dans ses premiers émois, cette dernière n'hésitera pas à basculer dans un mensonge abject qui précipitera la vie de trois personnes dans le drame.

Martine Borderie

 

Univers, univers
Régis Jauffret, Verticales

Le bleu piscine qui recouvre la couverture de cet épais volume vous avertit : "attention ! risque de noyade"

Effectivement, on ne rentre pas dans ce roman sans l'inquiétude qui peut saisir le nageur d'une eau qu'il devine profonde : les sages, les raisonnables n'auront pas pied longtemps ; les autres, les téméraires, ceux qui réclament aux romans les frissons du haut fond seront enthousiasmés. Livre total qui multiplie les histoires, Univers, univers nous confronte, comme tout grand livre, au sens de la littérature et nous oblige à l'affronter, à nous y mesurer : "Fermez ce livre, à la rigueur ouvrez-en un autre, un de ceux qui vous apprendront quelque chose (...). Ici, rien à apprendre, le désert, un ruban de mots..." nous prévient Jauffret. Point de leçon ni de démonstration, point de leurre ni d'argent du leurre, seulement, dans le risque de sa totalité, de sa possible interminabilité (sic), les mille déviations d'une vie morne, les minuscules infinis d'un personnage qui porte en germe toutes ses vies mortes, tous ses noms imaginables. Le propos est simple jusqu'à la caricature, jusqu'à cette outrance comique qui fait que l'on rit volontiers à la folie de l'auteur : une dame mûre observe la cuisson de son gigot en attendant le retour de l'Ulysse marital quotidien et l'arrivée d'invités insupportables. Et en elle, autour d'elle, à travers d'elle, tel un univers expansif éternellement, se dilatent des histoires aussitôt avortées ; supernova bouillonnante, elle contient la somme folle de tout ce qu'elle ne vivra jamais et que le romancier, démiurge qui peut tout, ose pour elle. Au terme de cette aventure littéraire fascinante, on aura frôlé l'asphyxie dont on sait, pour certains, qu'elle voisine avec l'ivresse et on aura compris ce que peut être encore la littérature : "...cette façon de refuser de prendre au sérieux la vie, de l'honorer, de se traîner à ses pieds pour la remercier d'être au monde. C'est aussi s'apercevoir soudain qu'on est au-delà, loin du quotidien, des trottoirs, des petits humains, et qu'on a l'impression de flotter, de surplomber, en racontant une histoire de rien du tout, insignifiante, fruste, et qui pourtant sert de véhicule à ce sentiment d'euphorie qui arrive peu à peu quand on se met à écrire."

David Vincent

 

Musée du silence
Yoko ogawa, Actes Sud

Dans son troisième roman, Yoko Ogawa ,à la manière du cinéaste japonais Hirozaku Kore-Eda dans son film After life traite de la vie après la mort. En inventant une passerelle, un sas imaginaire entre le monde des vivants et celui du silence , elle esquive le travail de deuil. Dans un environnement fantastique et intrigant, l'auteur nous entraîne, guidés par un narrateur dans un manoir ou une vieille dame (il n'y a aucun nom propre) collectionne des objets dont les propriétaires sont définitivement morts. Pour chacun d'entres eux, elle nous raconte inlassablement des anecdotes.
C'est un peu étourdis que nous ressortons de ce musée en nous disant que c'est aussi cela la littérature, le refus de croire en ces moments définitifs.

Notons que Yoko Ogawa, dans son dernier recueil Une parfaite chambre de malade, excelle dans un autre domaine, celui de la nouvelle.

Isabelle Bossard

 

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