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Mollat made in USA : entretien avec Jacques Portes

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Publié le 14/04/2016
Entretien avec Jacques Portes, professeur émérite à l'université Paris 8, à propos des élections américaines. 
Bilan de la politique d'Obama

Mollat : Une page va-t-elle se tourner dans l'histoire des États-Unis après ces deux mandats assurés par Obama ? A-t-il été le président social attendu ? L'arrivée d'un afro-américain à la plus haute fonction du pays a-t-elle modifié les mentalités ?

J. Portes : Obama a été élu avec un tel espoir qu'il lui était impossible de le réaliser. Toutefois, il représente pour les Américains et aussi pour une partie des opinions du monde une forme d'idéal d'attitude cool et d'élégance moderne. Pour les Noirs américains Obama, même s'il n'a pu changer les données sociales en profondeur, est une grande fierté ; un noir à la Maison-Blanche c'était totalement inattendu et cela paraissait même impensable. Ce capital de sympathie ne lui a pas permis de modifier les mentalités en profondeur, les événements récents ont montré que les attentats racistes n'avaient pas disparu, que le pourcentage des pauvres n'avait pas grandement bougé ? En revanche, la réforme imparfaite de la couverture santé s'est mise en place depuis 2010, en coutant moins cher que le système précédent, en permettant à la plus grande partie des personnes sans aucune assurance santé d'en avoir une. Ce processus se déroule dans les États, et n'est pas visible nationalement, même les républicains ne semblent plus faire de son abrogation leur objectif principal. Le rebond de l'économie a aussi abouti à une baisse du chômage, même si les bas salaires restent faibles. Obama ne peut agir sur tous les problèmes, car il a été en opposition quasi constante avec le Congrès à majorité républicaine.

La campagne présidentielle

Mollat : Les primaires montrent une montée d'idéologies radicales, est-ce comparable avec l'Europe et la montée des populismes ? Après le Tea party en 2012 c'est le tour de Donald Trump, ne peut-on pas y voir un effet systémique ?

J. Portes : Le problème principal vient de la droitisation continue du parti Républicain, les modérés en ont été chassés et ce sont les plus réactionnaires qui ont pris la direction idéologique sans avoir de leader assez fort pour les représenter. D'où lors des deux dernières élections des candidats du centre qui ont été battus.
Trump a compris qu'il n'y avait pas de personnalité républicaine en face, il s'est lancé fort de sa position en dehors du parti, assurant et finançant lui-même sa propre candidature.
Au début son discours simpliste a convaincu des électeurs des classes moyennes blanches souvent sans hausse de salaire depuis 2008 et ressentant que les minorités sont mieux traitées qu'eux, qui souvent ne votaient pas ; pour la première fois ils se sentent représentés. Cette situation se retrouve en Europe et en particulier avec le front national.
Mais Trump n'en est pas resté là, car ces premières victoires lui ont donné une dynamique dans d'autres électorats plus variés, toujours en se démarquant des politiciens traditionnels.
Bien sûr il n'a jamais gouverné, a des idées simplistes, mais il représente une force que le parti républicain a bien du mal à éliminer, parce ces chefs, eux mêmes à droite, redoutent qu'une candidature de Trump serait suivie d'une défaite des Républicains au Congrès, car il ne pourrait mobiliser le parti. Mais il ne leur sera pas facile d'écarter Trump, de plus Ted Cruz l'autre prétendant est encore plus à droite dans le domaine religieux et sociétal que son concurrent.


Mollat : A contrario est-ce que le discours de politique sociale se renforce, notamment en la personne de Bernie Sanders ?

J. Portes : La surprise vient du succès de Bernie Sanders, dans le fond c'est bon pour Hillary d'avoir un concurrent car sinon elle aurait été seule tout le temps.
Mais Sanders recueille les votes de jeunes de moins de 25 ans, qui avaient voté Obama en 2008 et 2012, et également une partie non négligeable du vote blanc de classe moyenne…Ses succès sont dans la lignée de Occupy Wall Street, il développe son discours démocrate social, inspiré du modèle scandinave et dont il n'a jamais varié, et peut dénoncer le poids de la finance et surtout l'accroissement des inégalités.
Ses positions socialistes et étatistes ne devraient pas lui permettre de menacer directement Hillary surtout dans les états du nord-est où le vote des minorités devrait assurer la victoire de cette dernière, qui devra orienter son discours plus à gauche.


Mollat : L'ascension de Hillary Clinton semble quant à elle irrépressible: quelles sont les atouts de cette figure politique ?

J. Portes : Hillary Clinton a de nombreux atouts : une expérience complète, aussi bien comme first lady, sénatrice de New York et secrétaire d'état d'Obama. C'est une professionnelle accomplie, mais elle reste trop froide pour convaincre les plus jeunes, elle n'a pas su répondre à leurs attentes, elle n'a pas non plus beaucoup d'arguments pour la classe ouvrière blanche. Le soutien des minorités lui est acquis en raison de sa proximité avec Bill Clinton, bien sûr, et avec Barack Obama.
La pression exercée par Sanders va l'obliger à infléchi son discours vers les plus démunis qu'elle a jusque là un peu négligés. Ses nombreuses qualités devraient lui permettre de l'emporter lors de la Convention, avec une lutte acharnée en Novembre, car elle est haïe par de nombreux républicains.
A remarquer que Hillary comme Sanders sont âgés, elle a plus de 70 ans et lui 74.


Et après l'investiture…

Mollat : Quels sont les défis nationaux et internationaux qui vont se poser au futur président ? Quelle est la latitude du président dans un tel état fédéral ? Le président américain est-il toujours la figure hégémonique sur le plan international ?

J.Portes : Le président américain devra faire face aux défis économiques et écologiques qui se présentent à tous, mais Obama a bien indiqué qu'il n'était plus temps pour les États-Unis d'intervenir partout. Les États-Unis gardent des moyens considérables, au point de vue militaire et économique, mais ils estiment ne pouvoir rien faire de décisif au Moyen-Orient, sinon pour lutter à leur manière contre Daech. Ils surveillent le Pacifique pour contrôler les ambitions chinoises et coréennes.
Leur stratégie n'est plus d'avoir des bases partout. Les candidats républicains ont des positions isolationnistes, alors qu'Hillary Clinton se situe dans la lignée d'Obama.
Reste que le président américain a beaucoup moins de pouvoir réel que, par exemple, le président français. Il ne peut nommer un ambassadeur ou un juge sans l'accord du Sénat, le budget dépend également du Congrès, comme l'envoi de troupes à l'étranger, il ne peut abroger la peine de mort, seulement ne plus l'appliquer dans la justice fédéral.
Ces freins habituels sont plus difficiles à desserrer quand le Congrès n'est pas du même parti que le président. C'est ce qui est arrivé à Obama depuis 2010, il a eu juste eu le temps de faire passer sa loi sur la couverture santé avant la victoire républicaine. Ensuite il lui a fallu négocier des compromis avec l'opposition donc aucun projet important sue l'immigration ou l'éducation n'a vu le jour. L'équilibre sera certainement différent après les élections de 2016, aussi importantes pour la présidence que pour le Congrès.
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