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D'une génération perdue à une génération retrouvée (2)

Publié le 03/05/2005
La suite de notre dossier sur la génération perdue...

André Lafon souffre un peu plus de notre méconnaissance, lui dont aucune rue ne porte le nom (mais à Bordeaux, les écrivains sont peu gâtés pour offrir leur patronyme à la cité : cherchez la rue Mauriac, traquez la rue Forton, vous ne trouverez pas la rue Raymond Guérin ni Louis Emié...) : Mauriac (toujours lui !) disait que de tous il était le plus pur. Les lecteurs de L'Elève Gilles comprendront cela et le rapprocheront d'un Alain-Fournier qu'il dépasse (c'est l'avis avisé de Jean-Marie Planes et nous le suivons bien volontiers sur ce chemin-là ; l'occasion de rappeler le très beau recueil de chroniques Une ville bâtie en l'air où certaines figures apparaissent) ou d'un Louis Chadourne tout aussi méconnu. "Son drame, le mien, le nôtre, c'était cette enfance dont nous ne pouvions nous déprendre, un refus d'accepter le monde tel qu'il est, et les hommes, et entre tous, cet homme que nous étions devenus. " (F.M.)

"Un doux matin se leva chaque jour sur ma vie qu'il baignait de clarté bleue, et de saine fraîcheur.
Je ne savais de la saison triste que le visage ennuyé qu'elle montre à la ville, ses ciels lourds sur les toits, et la boue des rues obscures. Je découvris la spendeur de l'hiver. Ma chambre, située à l'extrémité de l'aile gauche, ouvrait sur les champs que les vignes dépouillées peuplaient de serpents noirs et de piquets, mais la pureté du ciel pâle s'étendait sur elles, jusqu'aux lointains à peine brumeux...
" (L'élève Gilles)

Tenté par le séminaire, happé par une guerre qui lui donne le sentiment d'exister réellement, l'élève Lafon grandira d'un coup brutal pour disparaître aussitôt.

Sur les hauteurs de Cenon, le calme et vieux cimetière abrite la tombe austère d'un grand écrivain épargné par la guerre pour ne lui survivre que quelques années : Jacques Rivière . Ami fidèle d'alain-Fournier dont il épousera la soeur, riche de cette longue amitié qui vit deux êtres si différents se reconnaître, directeur de la Nouvelle Revue Française jusqu'à sa mort en 1925, auteur rare et exigeant qui cherche et fouille en lui. On parle à son propos d'ascétisme voire de sécheresse pour masquer ce que l'on ne saisit pas, car sa vie fut le combat d'un homme persuadé très tôt que pour vivre pleinement il fallait vivre inquiet, que la lucidité était une compagne terrible et que devant l'appel de Dieu, il restait à l'orgueil de résister. Curieusement, son seul roman publié fut un roman d'amour, chaste et intense ; "Aimée rend sensible une obsédante et presque tangible présence de l'âme ; et cela non pas tant par la plénitude de "l'amour fou", que par le désespoir de voir se limiter dans la tiédeur d'une créature aux bras étroits l'élan d'un désir sansmesure. " (M.Suffran)

"Chaque jour m'est un monde à soulever. Mes désirs en moi peu à peu si fort ont grandi, que c'est maintenant tout un peuple qu'au matin je réveille. Il y a des instants dans la rue où je chancelle sous la violence de leur tumulte. Je marche par eux comme avec une croix. Mon âme par moments, crois-moi, elle est si éperdue que je ne sais plus soudain comment je vais faire pour pouvoir continuer à vivre. C'est cela qui est une victoire et un triomphe. " (Lettre à Alain-Fournier, 7 mai 1909)

Georges Pancol était un inconnu quand il mourut atteint d'une balle en plein front. Il laissait derrière lui pourtant des écrits qui aujourd'hui encore nous parlent tant les creuse l'angoissante étude du temps qui "plus que la chair forme la substance profonde de notre être." La vie comme ennemie de la vie, plus que la mort ; la vieillesse comme seule vision réelle de ce temps assassin.

"Songer : Je fus. Mais si je n'eus pas été, tout serait pareil ! (...) Savoir que l'on va disparaître et que l'on n'emporte avec soi la souffrance de personne. Sentir que l'on fût quelconque, banal, inutile, que l'on eût les petites méchancetés et les mesquines grandeurs de tiut le monde, que l'on vécût au jour le jour, chichement, que l'on se nourrit d'idées piètres, de soucis stupides, d'espoirs ridicules, que l'on fût bien médiocre, profondément, essentielleemnt médiocre, et deviner, à l'angoisse immense qui vous étreint, su'il est bien vrai qu'on va mourir et que rien ne peut plus se réparer ni se refaire. "

René Maran est le dernier de ceux qui nous évoquent un souvenir, il le doit surtout à son Prix Goncourt Batouala , réédité il y a peu et qui signait l'entrée de ce que l'on ne nommait pas encore la négritude dans la littérature française. Il y dénonçait la colonisation dans ce qu'elle a de plus veule et de plus meurtrier mais en prenant le parti d'une impersonnalité surprenante. Il connut à Bordeaux ce dépaysement, loin d'îles que d'autres chantaient avec ferveur :

"Le grand port où j'ai vécu longtemps et l'île
Dont l'hymne océanien berça mes premiers jours
M'ont réduit à l'attrait du voyage immobile
Où trouvent les rêveurs leurs plus belles amours.
"

Beaucoup d'autres noms hantent des mémoires qui disparaissent, aucun ne survit dans des bibliothèques vivantes ou des librairies actives : Emile Despax, Louis Gendreau, Olivier Hourcade, André Lamandé, Carlos Larronde, Henri Moreau, Louis Piéchaud, Martia-Piéchaud, Roger Toziny et Fernand Moncaut-Larroudé, patrimoine dispersé d'une époque où l'on croyait ardemment aux pouvoirs de la Littérature, richesse enfouie d'une jeunesse fauchée qui se réfugiait en poésie.

(A suivre...)

 

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Image : Jacques Rivière en 1922

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