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Derniers feux sur l'oeuvre de Thierry Jonquet

Publié le 23/08/2011
Pedro Almodovar adapte un polar de Thierry Jonquet ! Au cinéma Mygale devient La piel que habito (traduction littérale : La peau que j'habite)
Thierry Jonquet, ce grand du roman noir français, ne verra jamais le film que Pedro Almodovar a tiré de son roman Mygale, puisqu'il est décédé en 2009... Lorsqu'il était venu nous voir à la librairie – nous l'avions reçu en 2006 lors de la parution de ce qui devait être son dernier livre Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte – il nous avait appris que le cinéaste avait acheté les droits de Mygale. Il s'en déclarait heureux mais la gestation semblait longue, le cinéaste prenait en effet son temps, avouant chercher « le bon angle d'attaque » pour le tourner. Défi il y a en effet, car comment rendre compte en images de cette histoire atypique ? (qui comporte en effet une difficulté majeure, que nous tairons ici, suspense oblige ! ...)

De ce court roman de Thierry Jonquet - à peine 150 pages - un petit texte bizarre, un des plus curieux qu'il ait écrit, on sort dérangé, interpellé, ou fasciné ! (Cette dernière option fut celle de votre libraire...) Construite en forme de puzzle, cette cruelle histoire de séquestration, de vengeance, de sexe et d'identité, ne se recompose qu'à la toute fin, lorsque tous les morceaux finissent par s'imbriquer, s'éclairant les uns les autres. La narration joue sur les personnages, laissant intentionnellement dans l'ombre certains pans, déroutant le lecteur pour mieux le piéger… Le livre, qui tisse ses fils comme une toile d'araignée, est découpé en trois parties qui se font écho les unes les autres : L'araignée, Le venin, La proie.

La question était : comment rendre ce suspense et sa construction elliptique en images ? Votre libraire intrigué s'est donc rendu au cinéma, après avoir relu Mygale, voulant l'avoir fraîchement en mémoire. Du coup, le début de la projection en a été parasité par l'inventaire des différences sautant aux yeux entre le livre et le film ! Il fallait oublier le livre pour pouvoir apprécier le film… Lequel se veut « une adaptation libre », si l'on en croit les entretiens du cinéaste dont votre libraire a depuis pris connaissance dans la presse et les critiques - menant a posteriori sa petite enquête (on ne se refait pas). Pedro Almodovar s'est donc complètement réapproprié le roman, en gardant juste la trame, ajoutant même des personnages, changeant les noms, retranchant des détails, inventant à sa convenance des situations – il a aussi choisi un dénouement différent. Ainsi, l'allusion à l'œuvre de Louise Bourgeois (absente du livre) enrichit le film d'images à la cruauté sous-jacente : têtes, corps démembrés – votre libraire qui guettait l'apparition d'une sculpture d'araignée géante, qui eut illustré à merveille cette histoire de proie prise dans la toile, en a cependant été pour ses frais… On comprend l'intérêt suscité par le roman où l'on pointe certaines obsessions communes chères à l'univers du réalisateur : identité sexuelle, homosexualité, rapport au corps, à la chair, au sang, sado-masochisme, voyeurisme, chirurgie, apparence. Le spectateur a plaisir à retrouver les acteurs familiers du cinéma de Almodovar : Antonio Banderas, au jeu tendu et impeccable, la toujours magnifique Marisa Paredes, et la jeune et talentueuse Elena Ayana (qui jouait déjà dans Étreintes brisées) réunis dans cette histoire au scalpel…

Pour ceux qui, grâce au film d'Almodovar, auraient envie d'en savoir plus sur Thierry Jonquet dont le nom figure au générique final, sachez que son œuvre est plus que jamais vivante :
- Ainsi, en janvier 2011 les éditions du Seuil ont fait paraître Vampires, roman inédit, inachevé et publié à titre posthume.
- Sur France 2, on a pu voir dernièrement une adaptation très réussie d'Alain Tasma, Fractures. Des téléspectateurs curieux sont venus en librairie acheter l'ouvrage dont il est tiré, à savoir Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte – chronique sociale des banlieues, à travers l'histoire croisée de plusieurs personnages : une jeune enseignante fraîchement diplômée, un élève doué dont la vie va basculer dans le cauchemar suite à une bavure médicale, deux frères dealers qui règnent sur la cité, un proxénète, un receleur de drogue...
- En collection de poche " Folio " est parue une compilation réunissant ses quatre meilleurs romans : Les orpailleurs, Moloch, Mygale, La bête et la belle – donc : indispensable !
- Quant à son excellent premier roman, Le bal des débris, à la fois drôle et noir, dont l'action se déroule dans un hospice pour vieux (expérience biographique de l'auteur), il a fait l'objet d'une réédition dans la collection de poche " Points policier ".

Bibliographie de Jonquet

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