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Hongrie, quand une langue "impossible" accouche d'une littérature immense

Publié le 17/10/2006
Parce que le hongrois est une langue difficile qui ne ressemble à aucune autre (à part le finnois) en Europe, elle a longtemps eu du mal à se faire connaître. Que de génie pourtant vous y attendent, notamment au XX° siècle...

Un peu d'histoire... 

Au début du XXème siècle, la fondation en 1908 de la revue Nyugat (Occident) permet de rassembler de nombreux écrivains autour de l'Impressionnisme, du Symbolisme, Réalisme et Naturalisme. Puis, sous l'ère communiste, se développent entre autres, le roman ainsi qu'une nouvelle poésie lyrique.


Miklos BANFFY (1873-1950)
Membre de la haute aristocratie hongroise, M.Banffy est l'auteur d'une impressionnate trilogie que l'on redécouvre ces derniers temps et qui nous plonge dans la fastueuse folie de la Belle époque quand l'Empire, se mettant à trembler, jette ses derniers feux. Comparé un peu vite à Proust, il a néanmois ce souci de reconstituer dans les débris du temps, la splendeur passée.Chez Phébus, on pourra lire: Vos jours sont comptés, Vous étiez trop légers, Que le vent vous emporte.

Deszö KOSZTOLANYI (1885-1936)
Ce nom que nous ne prononcerons sans doute jamais correctement est celui du plus apprécié des auteurs hongrois d'avant-guerre. Né en 1885, devenu journaliste, ce polygraphe invétéré connaît le succès par ses poésies d'abord puis ses romans qu'il fait paraître en quelques années de 1922 à 1926 lui procurant une popularité bien au-delà de ses frontières : Le Cerf-volant d'or, Anna la douce et Alouette. Il y fait montre d'un talent saisissant pour peindre des monstres ordinaires ou endormis, des créatures qui nous ressemblent et se réveillent. Dans Alouette, c'est la vieille fille de la maison, laidissime, qui fait exploser, lors d'une courte absence, la haine que ses parents lui vouent ; Anna la douce est la perle des bonnes, celle qu'on envie à ses maîtres, mais elle les trucide horriblement...Sans pitié pour la société hongroise qu'il malmène en dévoyant les clichés bourgeois, D.K. a un regard pour chaque félure. C'est à son double littéraire, Kornel Esti, qu'il confiera ensuite le soin, dans de nombreuses nouvelles, de disséquer avec une ironie qui n'exclut pas la poésie cette âme humaine fascinante.

Geza CSATH (1887-1919)
Médecin psychiatre à Budapest, intéressé parmi les premiers à la psychanalyse comme son compatriote Sandor Ferenczi, il est l'auteur d'une oeuvre hallucinée où se conjuguent réalisme le plsu dur et onirisme le plus étrange : les thèmes de la mort, de la jouissance interdite reviennent souvent. Opiomane convaincu qui fut cependant vaincu, il pensait "qu'avec la volupté les frontières entre les choses s'estompent et l'absurdité disparaît (...) C'est la vérité absolue qui se situe au-delà du jugement des sens". Il se donne la mort à l'âge de 32 ans, après avoir tué sa femme. La quasi-intégralité de ses nouvelles sont disponibles en France sous les titres : En se comblant mutuellement de bonheur et Le jardin du mage. Sa puissance mérite en tout cas qu'on le sorte de l'ombre.

Frigyes KARINTHY (1887-1938)
Grand nom de la littérature hongroise, habitué du « Café Central » de la capitale aux côtés de son ami D. Kosztolanyi, Frigyes Karinthy (photo du haut) incarne l'esprit budapestois du début du XXème siècle. Inscrite dans l'effervescence culturelle de la « belle époque » austro-hongroise bientôt anéantie par la première guerre mondiale, son oeuvre reflète l'extrême sagacité de son regard et son goût inaltérable pour le rire (incarné par sa formule devenue célèbre : « en matière d'humour, je n'admets pas de plaisanterie »). Pour en prendre bonne mesure, il n'est que d'évoquer son Voyage autour de mon crâne, « roman » autobiographique de l'évolution de sa tumeur au cerveau : autodérision et humour forcené métamorphosent le récit en une promenade introspective enjouée et en hymne à la vie. C'est à ce Karinthy facétieux que l'on doit le Reportage céleste de notre envoyé spécial au paradis dans lequel un journaliste, en voyage dans l'au-delà, consigne ce qu'il voit et entend de la bouche des grands personnages du passé. Sous couvert de farce extravagante, l'entreprise ubuesque bouscule les croyances et les valeurs erronées de l'ici-bas. Les « histoires » qui composent Je dénonce l'humanité nous régalent de cet art accompli du non-sens. Très éclectiques (l'esprit libre de Karinthy virevolte avec bonheur de nouvelle psychologique en récit historique, de nouvelle d'anticipation en saynète dialoguée), elles mettent en scène des personnages (souvent présentés comme l'auteur lui-même) qui, confrontés à des situations burlesques jusqu'à l'absurde, sont poussés dans les retranchements de leur conscience, acculés à leur mauvaise foi et à leurs préjugés.

Empreint de ce même désir d'éveiller les consciences à leurs propres contradictions, dans une veine cette fois plus proche d'un Orwell que d'un Jarry, Capillaria, le pays des femmes est le portrait d'une société fantasmatique où sont culbutées les valeurs de l'occident phallocratique. Sous la plume de Karinthy, la remise en question des évidences, aussi humoristique soit-elle, prend une dimension politique et philosophique. On peut parier que c'est précisément parce qu'il s'épanouit sur une vision grave des choses que l'humour de l'amuseur-amusé est aussi pertinent et irrésistible. Le Cirque, recueil de nouvelles plus sombres et oniriques, révèle le clown triste qui se cache sous les facéties. Karinthy y met en scène angoisses, fantasmes, souvenirs et peurs de l'enfance, sans grandiloquence toutefois, avec la simplicité et la justesse de trait caractéristique de toute son oeuvre.

Gyula KRUDY (1878-1933 )
L'auteur préféré de Michel Ohl qui aurait pu ici nous raconter avec ferveur son amour pour la littérature magyare reste encore bien méconnu des Français quand il est placé au sommet par les Hongrois qui, de son vivant, ont érigé une légende autour de son nom. Nul mieux que lui n'a su raconter ce territoire mythique que devint l'Autriche-Hongrie rayonnante de la fin du XIX° siècle et avant d'autant plus de force qu'elle n'existait pas "réellement", espace littéraire dans lequel il put faire évoluer un grand nombre de personnages entre rêve et réalité, truculents, excentriques, marginaux, sans cesse à la recherche de l'amour, la grande affaire de la vie de Krudy. Il reste des dizaines de titres à traduire de cet auteur que sa vision du Temps, sa folie créatrice, sa gourmandise ironique distinguent comme aucun autre. Le Prix des dames paru chez A.Michel constituera une splendide introsuction à l'oeuvre de ce génie.

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