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Iraniennes dévoilées

Publié le 12/10/2007
A la une des journaux, Téhéran fait peur. Mahmoud Ahmadinejad poursuit sa course au nucléaire, défie les Etats-Unis et appelle à rayer Israël de la carte. A force de l'écouter, nous en avons oublié que l'Iran d'aujourd'hui, ce sont aussi et surtout des hommes et des femmes, à mille lieux des discours belliqueux de leur Président, et animés par un désir que nous avons tous en commun : celui d'exister. Tout simplement. Par Delphine Minoui*

En cette rentrée littéraire, les écrits essentiellement féminins qui nous viennent tout droit d'Iran nous donnent justement l'occasion de lever le voile sur ce pays mystérieux et largement plus complexe que les slogans provocateurs d'un politicien iranien contestataire. Oui, c'est vrai, au regard de la loi islamique, la femme ne vaut que la moitié d'un homme.

En Iran, le « second sexe » n'a pas le droit de chanter, de sortir dans la rue sans foulard, d'avoir accès à certains métiers comme celui de juge. Son quotidien est truffé d'embûches. Mais il est également animé par ce désir profond de transgresser les interdits, de lancer, dès que l'occasion se présente, des pieds de nez à la censure, de contourner les obstacles, de tout « cracher », avec souvent beaucoup d'humour, d'élégance et de poésie.

Il y a trois ans, l'écrivain Azar Nafisi, une Iranienne de la diaspora en exil aux Etats-Unis nous en offrait un avant-goût avec son ouvrage « Lire Lolita à Téhéran ». On y découvrait la vitalité d'un atelier clandestin d'écriture où, une fois la porte fermée et les foulards accrochés au porte manteau, les langues se délient, les femmes s'émancipent, et les cris du cœur s'expriment sans retenue. Aujourd'hui, c'est à travers la plume de Zoya Pirzad, traduite du persan par Christophe Balaÿ, qu'on découvre cet « autre » Iran, celui du quotidien méconnu des Iraniennes. Dans son roman, « On s'y fera », qui suit de près la parution de ses jolies nouvelles réunies sous le titre « Comme tous les après-midi », l'auteur, qui vit à Téhéran, nous ouvre une petite fenêtre sur la vie de ses concitoyennes, loin d'être aussi rangées qu'on les imaginerait. On y plonge, la tête la première, dans la vie d'une Téhéranaise, Arezou, mère de famille divorcée, vivant aux antipodes des standards en vigueur, et partagée entre sa mère, soucieuse du qu'en dira-t-on, et sa fille, plus intéressée par les sorties et l'écriture de son blog. Au fil des pages de ce livre qui se revendique apolitique, c'est ce petit combat, millimètre par millimètre, des Iraniennes pour plus de liberté que la romancière évoque entre les lignes. Quitte à ne pas hésiter à risquer, de temps en temps, d'aller droit au but, comme cette scène animée dans la partie arrière d'un bus (réservé aux femmes) où fuse un « Que le croque-mort emporte tous les mecs ! ».

C'est ce sens de la répartie, ce goût profond de la résistance qui colle à la peau des Iraniennes que révèle, dans un autre registre, Persepolis, la bande dessinée autobiographique de Marjane Satrapi, récemment adaptée au cinéma. A travers les tribulations d'une jeune fille dans l'Iran post-révolutionnaire, à cheval entre la tradition imposée par les Religieux au pouvoir depuis 1979 et la modernité « satanique » volée au détour d'une cassette de Mickael Jackson achetée sous le manteau, nous voilà plongés dans ce pays aux mille et une contradictions, où la schizophrénie est un art plus qu'une maladie.

Shirin Ebadi, Prix Nobel de la Paix, a vécu, elle aussi, la chute du Chah, les espoirs d'une vie meilleure et les illusions brisées par l'arrivée des mollahs au pouvoir. Dans sa biographie, Iranienne et libre, parue l'année dernière aux éditions La Découverte, l'ancienne juge nous raconte la perte de son emploi (interdit aux femmes par le nouveau régime), sa reconversion en avocate de choc et son dévouement, corps et âme, à la cause des droits de l'homme. Au risque de se retrouver derrière les barreaux et de recevoir des menaces de mort. Preuve que, sous le poids des pressions gouvernementales, la force des mots continue à s'agiter. Plus que jamais.

Une force littéraire en somme intrinsèque à la culture iranienne et qu'en leur temps, les grands poètes de la Perse antique, Hafez, Saadi ou Khayyam, surent déjà utiliser pour offrir un point de vue alternatif à celui des rois absolutistes et des religieux réactionnaires. Une force que les vers de Forough Farrokhzad (La conquête du jardin, éditions Lettres persanes), grande poétesse du XX siècle, et qui oscillent entre hommage à l'amour et à la liberté, illustrent à la perfection.

Ce sont tous ces cris du cœur, ces histoires vécues de l'intérieur, qui méritent aujourd'hui d'être lus et écoutés. Non, les Iraniennes ne rêvent pas de bombe atomique. Elles ne sont pas ce « cadeau de Dieu » dont se flattait récemment Mahmoud Ahmadinejad. Elles ne rêvent pas, non plus, de missiles américains et de démocratie imposée par Washington. Elles incarnent, à leur façon, cette société civile qui n'a pas dit son dernier mot et qui aspire à plus de liberté, au prix d'une résistance interne. Les oublier au profit du jeu de ping-pong belliqueux qui oppose aujourd'hui Téhéran à Washington, ce serait donner raison aux voix extrêmes, ce serait laisser tomber un voile noir sur l'Iran et étouffer à jamais ces petits murmures pacifiques qui soufflent depuis Téhéran.

- Delphine Minoui

(*) Delphine Minoui, Prix Albert Londres 2006, est la correspondante du Figaro à Téhéran. Son dernier livre, Les Pintades à TéhéranChroniques de la vie des Iraniennes, est paru en mai dernier aux éditions Jacob-Duvernet.

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