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L'antihéros, un héros de notre temps 1

Publié le 03/01/2007
Alors que paraît le quatrième volume des aventures de Wilt, héros de Tom Sharpe, voici la visite guidée d'une galerie de héros pas comme les autres : les antihéros.
Il est cynique, misogyne et a le don de se mettre dans les situations les plus rocambolesques. Il partage sa vie avec une gargantuesque bonne femme et ses quatre terreurs de filles. Qui est-il ? Les fans de la première heure auront certainement reconnu le portrait de Wilt, antihéros par excellence crée par l'écrivain britannique Tom Sharpe. Nous avons voulu un peu plus nous pencher sur ce type de personnages qui n'est pas habité par le désir constant de triompher mais qui plutôt accumule les catastrophes ou les situations d'échec. Ces personnages de fiction, certains les ont nommés les antihéros. Qui sont-ils ? Comment sont-ils apparus dans les récits ? Et comment se fait-il que l'on retrouve un peu de nous-mêmes dans ces caractères complexes et souvent animés par des sentiments contradictoires ?


Mort du héros, naissance de l'antihéros

Le héros, demi-dieu au sens mythologique, a été pendant longtemps le personnage central de la tragédie, puis du roman. L'imaginaire collectif lui associe le plus souvent la beauté, l'intelligence, la jeunesse et la force physique. Cette représentation, on la retrouve dans les portraits stylisés et idéalisés des contes de fées de l'enfance, où le prince ne peut être que charmant, et la jeune fille qui lui est destiné pure et blanche comme la neige. De même, les mythes et légendes du Moyen-Age ont créé un genre littéraire où l'esprit chevaleresque, la courtoisie, la foi et le sens de l'honneur prédominent. Qui ne connaît l'audacieux Lancelot du Lac, le preux Perceval le Gallois, le fidèle Roi Arthur ? Qui ne rêverait d'incarner un de ces courageux héros des Romans de la Table Ronde ? Le héros est admirable, fait rêver, mais peut-on aisément de nos jours encore s'identifier à cette catégorie de personnages « hors du commun » qui sort triomphant de toutes les situations ? On pourrait parler d'une certaine façon du déclin voir de la mort du héros au sens noble du terme. Et c'est dans une sorte de climat d'incertitudes , d'interrogations sur le pourquoi des choses, sur le sens de la vie que naît l'antihéros. On n'est plus dans une vision caricaturale et manichéenne des choses où le bien triomphe du mal. Le lecteur moderne apprécie la complexité et les doutes que nourrissent Wilt et les autres, et éprouvent parfois de la compassion à leur égard parce qu'ils sont à la recherchent de sens et parce que leur vie semble à certains moments leur échapper.


Caractéristiques de nos antihéros

La figure de l'antihéros est certes omniprésente dans la littérature moderne mais on trouve aussi des antihéros dès le début du XVII eme siècle avec la création de Don quichotte de Cervantes.( nous trouverons la traduction de référence en Points Seuil, deux volumes). Le personnage est un Hidalgo, personne de naissance noble, obsédé par les livres de chevalerie. Il décide de devenir à son tour un chevalier errant et de parcourir l'Espagne sur son cheval, Rossinante, en combattant le mal et protégeant les opprimés. Mais qui donc est ce personnage ? Un rêveur idéaliste et absurde ? Un fou dont tout le monde se moque ? Comment prendre au sérieux un personnage qui prend des moulins à vent pour des tyrans géants envoyés par de méchants magiciens et qui croit que les auberges ordinaires sont des châteaux enchantés ?
Il semble un peu réducteur d'enfermer la figure de l'antihéros dans une définition stricte. Il existe, en effet, des antihéros. Il peut comme Don Quichotte apparaître aux yeux des autres comme un personnage en marge, rêveur, et qui suscite des moqueries. Et c'est en cela qu'il rejoint le personnage inventé par Tom Sharpe, Wilt, qui est apparu en 1976, sur fond de libération des mœurs. Mais à l'inverse de Don Quichotte qui reste invariablement fidèle à lui même jusqu'à la fin, il semblerait que Wilt soit marqué par une subtile évolution psychologique. Comment peut-on le définir ?
Henry Wilt donne des cours de culture générale à des élèves qui ont, à priori, des centres d'intêrets opposés aux siens. Il ne parvient guère à les captiver et sort des cours complètement désœuvré, donnant l'impression qu'il subit son travail et sa vie en général. Sa femme, Eva, qui à l'inverse est toujours dans l'action, ne manque pas de le lui faire remarquer. Wilt aspire à fuir la routine du travail et les soucis familiaux. Dans le premier épisode - Comment se sortir d'une poupée et de beaucoup d'autres ennuis encore -, il est accusé à tord par la police de la disparition de sa femme. Il va connaître au cours du récit plusieurs humiliations. L épisode où il est surpris avec une poupée gonflable qu'on a lui flanqué à son issu en est la parfaite illustration. Wilt a l'art de se fourrer dans des situations grotesques qui s'enchaînent par un effet boule de neige. Il est le personnage qu'on montre du doigt, qu'on ne prend pas au sérieux. Et pourtant c'est dans ses nombreuses confrontations avec la police qui l'accuse d'avoir tué sa femme, que le personnage exprime toute sa complexité. Il n'est pas seulement un personnage grotesque, une victime, il semble qu'il parvient malgré tout à maîtriser les situations car il a l'art de manipuler l'adversaire en usant uniquement de la parole. C'est aussi un personnage animé par des sentiments contradictoires car ce qu'il rejette clairement au départ (sa femme, son travail), font de nouveau sens à ses yeux à la fin du premier épisode.
Le deuxième personnage dont nous avons voulu parler est Richard Fanshawe dans Le temps de l'amour et de la dèche, l'excellent roman de Julian Maclaren-Ross, paru également en 10/18. Tout comme Wilt, Fanshawe peut être qualifié d'antihéros. Ce qui le caractérise, c'est tout d'abord son instabilité professionnelle, sa précarité. Ayant quitté son travail de journaliste, il est devenu représentant en aspirateurs. Et dans son nouveau travail, si on ne réussit pas à placer des « démos » ou à réaliser des ventes, on est viré. C'est donc ce qui arrive à notre héros qui n'aura pas trop de mal à trouver un nouveau travail mais toujours aussi précaire. Ces instabilités professionnelles entraînent bien évidemment des difficultés financières. Il accumule les dettes, ne paie ni son loyer ni ne rembourse son crédit pour les dépenses de nourriture. Cet environnement peu sûr a fait de lui un être cynique et pessimiste. A ceci s'ajoutent ses déceptions sentimentales. En effet, après avoir connu un premier échec avec sa femme, il s'éprend de la femme d'un de ses collègues, la coquette Sukie. On sait d'avance que leur histoire sera compliquée mais ils vont quand même la vivre. Le lecteur entre dans l'intimité des deux personnages avec tous les grands bouleversements que supposent la rencontre amoureuse et toutes les émotions qu'elle exprime : les joies, les colères, les pleurs, les silences. Fanshawe va connaître l'excitation et les bonheurs partagés des premiers instants puis les doutes et les frustrations. Qu'à cela ne tienne, il n'est pas du genre à s'apitoyer sur son sort. Et la vie suit son cours…

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