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L'Irlande au noir

Publié le 14/01/2014
Il n'existe pas que les polars nordiques ! L'année 2014 démarre avec l'envie de partager notre enthousiasme pour de remarquables romans noirs irlandais publiés ces derniers mois.
Le plus connu des écrivains de polars en Irlande est sans doute Ken Bruen qui a exprimé avec la série de Jack Taylor, cet ex-flic renvoyé de la Garda (police irlandaise) et devenu privé, la quintessence du hard-boiled, avec ses démons (dans tous les sens du terme) et les excès de la société qui l'accompagnent. Si Jack est aussi célèbre que ses cuites (pintes de Guinness et whiskeys bien secs écumés dans les pubs de Galway, ambiance garantie !), les scandales de l'Église et les silences politiques sont eux aussi servis sur des réparties cinglantes (les dialogues sont vifs, percutants) mâtinés de savoureuses références littéraires qui donnent envie de se (re)plonger parmi les maîtres David Goodis, Jim Thompson ou encore ses compatriotes Samuel Beckett ou McKinty (voir ci-après) car cet antihéros est aussi un lecteur invétéré. Son sens du politiquement (et religieusement) incorrect conjugué avec son humanité désarmante le rendent particulièrement attendrissant, ses traits d'esprit plus que réjouissants, en somme une série culte antidote à la morosité ambiante et dont le neuvième titre, on l'espère non prémonitoire, vient de paraître : Sur ta tombe.

L'Irlande ne semble pas se départir de son contexte historique et politique récent. Rien de mieux que lire On the brinks, l'autobiographie de Sam Millar, pour sonder l'âme de ce pays déchiré par 30 ans de guerre civile meurtrière entre républicains catholiques et loyalistes protestants (« unionistes » car voulant rester dans le Royaume-Uni). La confession de cet indomptable se dévore comme un véritable page-turner d'autant plus incroyable que totalement vécu par son auteur. Né catholique avec du sang protestant (« un mélange explosif »), son baptême du feu au cours du « Bloody Sunday » qui voit la mort de son meilleur ami décide le jeune Sam à rejoindre l'armée républicaine de l'IRA au début des années 1970. Son opposition farouche à l'occupant anglais le conduit à une éprouvante peine de prison à Long Kesh, forteresse thatchérienne tristement célèbre où les rebelles défièrent la répression et les tortures des matons, certains y laissant leur vie tel son codétenu Bobby Sands en 1981. Enfin libéré mais nullement retraité, le survivant et enragé Sam Millar trouve refuge à New York où sa fréquentation de casinos clandestins l'entraîne à commettre l'un des plus gros casses de la Brinks dans l'histoire du braquage aux Etats-Unis. En possession de huit millions de dollars plutôt encombrants refilés à un curé irlandais (!), Sam et ses complices ne vont pas tarder à se faire piéger par le FBI. Son retour à la case prison l'incite à chercher une forme de rédemption par l'écriture, avant d'être gracié par le président Clinton en 1998 au moment l'accord de paix pour l'Irlande du Nord et de revenir à Belfast où il vit depuis de sa plume. Les chiens de Belfast paru lors de cette rentrée de janvier 2014 constitue le premier volet de la trilogie de Karl Kane, un détective privé confronté à des meurtres ignobles et à la brutalité de quelques « chiens sauvages » censés faire régner la loi. Ce livre très noir frappe encore fort, et sa mention de « roman » nous fait deviner en filigrane les blessures de son double créateur qui invente à ce justicier un destin à la hauteur de son modèle qui se situe, de l'aveu même de Kane, entre Humphrey Bogart et… Kojak !

Dernièrement, nous avons également découvert Adrian McKinty heureusement repris par l'excellente collection Cosmopolite noire chez Stock. Pour son héros Sean Duffy, il ne fait pas non plus bon être flic catholique dans la banlieue protestante de Belfast : Une terre si froide se situe en 1981, la ville est en ébullition juste après la mort de Bobby Sands. Quand on retrouve les cadavres de deux homosexuels notoires, l'enquête s'avère délicate dans un contexte politique et social plus que tendu : les enjeux politiques se dissimuleraient-ils donc sous l'apparent mobile de l'orientation sexuelle ? Troubles en toile de fond, bonne musique, Guinness, aventures amoureuses et humour noir garantis, en bref le parfait polar irlandais ! Mais Sean Duffy n'a pas dit son dernier mot, il se remet à peine de sa dernière enquête que, Dans la rue, j'entends les sirènes, Belfast se délite toujours, avec le chômage, les magouilles de tous bords, les attentats à la bombe sous les voitures de enquêteurs. Un torse inidentifiable découvert dans une valise indique que la victime a été congelée (donc impossible de déterminer l'heure de sa mort), empoisonnée avec un poison rare puis découpée…Seul un tatouage pourrait mettre sur la voie notre attachant et perspicace détective qui ne se sépare pas de son cynisme typiquement irlandais, le tout sur fond de musique classique et rock des années 80. C'est toujours aussi noir, drôle et terrible, et autant vous dire qu'on attend là encore impatiemment la suite !

Belfast est également la ville de prédilection d'un autre coup de cœur de vos libraires : Stuart Neville et son haletante trilogie dont les éditions Rivages viennent de terminer la publication. Nous avions d'abord fait la connaissance avec l'ancien tueur de l'IRA, Gerry Fegan qui, dans Les fantômes de Belfast (le premier volet), était hanté par douze ombres qui le torturent en réclamant vengeance, et pour cause : Gerry avait été chargé de les liquider, il doit désormais tuer ses anciens compagnons de combat qui sont devenus en majorité des politiciens pourris, dans une Irlande où la paix est toujours si fragile malgré l'accord du 10 avril 1998. Balade lyrique et rédemption meurtrière, amour maudit (Fegan tombe amoureux de Marie, la fille d'un ennemi), le tout servi par une écriture noire et lumineuse. On avait hâte de lire Collusion pour espérer une fin heureuse à Gerry, et à rencontrer Jack Lennon, flic catholique paria parmi la police royale d'Ulster (RUC) à majorité protestante et ex-époux de Marie, on fera en prime connaissance avec un tueur à gages particulièrement effrayant…La conclusion récente parue avec Âmes volées nous plonge dans l'Irlande d'aujourd'hui où la crise mondiale n'a fait qu'accroître les désillusions, la récession, la corruption du pouvoir politique et économique, notamment les accointances secrètes entre les deux clans sur fond de trafics en tous genres (drogues, filles venues de l'Est), violences, gangsters, proxénètes et tueurs en série, digne des meilleurs thrillers qui nous tendent souvent un miroir dérangeant mais lucide de la réalité et de notre (in)humanité.

Le roman noir irlandais a encore de captivantes lectures à nous promettre ! Nous n'avons pu être exhaustifs dans cette présentation (limitant notre choix à de récentes parutions), nous vous invitons alors à découvrir notre sélection d'autres pépites dans la bibliographie ci-jointe.


Le rayon Polar remercie Marie Guillaud-Rollin pour son aimable contribution.

Ken Bruen

Sam Millar

Adrian McKinty

Stuart Neville

Hugo Hamilton

Tana French

Gene Kerrigan

Benjamin Black

Declan Hughes

Colin Bateman

Petits romans noirs irlandais

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