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Manchette à la une

Publié le 07/06/2005
Ré-inventeur du polar français, styliste hors pairs et père spirituel d'une bonne partie de la jeune garde française des années quatre-vingts (tous genres confondus), Jean-Patrick Manchette a désormais son Quarto aux éditions Gallimard. Visite guidée avec Olivier Pène, libraire, spécialiste, fan et lecteur sourcilleux...

nitiateur d'un certain roman noir, Jean-Patrick Manchette, décédé prématurément en 1995, à l'âge de 52 ans, aurait vu ici la reprise de l'intégralité (ou presque, on y reviendra) de son oeuvre de fiction. Dans cette intégrale, publiée par les éditions Gallimard dans la collection Quarto, on retrouve ses romans et la bande dessinée scénarisée pour Tardi, le tout assorti de commentaires inédits provenant de son journal jamais édité (forcément), voilà, c'est dit... Donc, ce volume contient : Laissez bronzer les cadavres, L'affaire N'Gustro, O dingos, ô châteaux !, Nada, Morgue pleine, Que d'os !, Le Petit bleu de la côte ouest, Fatale, La Position du tireur couché, des fragments inédits d'Iris, La princesse du sang, Griffu (bande dessinée avec Tardi) ainsi que différentes notes, un dictionnaire ainsi que la vie et l'oeuvre... Mais, non, on ne trouve pas L'homme au boulet rouge , sa novellisation d'un scénario de western dû à B.J. Sussman, jugé anecdotique et qui n'a donc pas été retenu (un débat quant à l'utilité de sa présence s'ouvre ici et se ferme à la parenthèse).

Cet événement (ah, il fallait le dire, aussi...) permet de parler de Manchette, à nouveau (avec une bonne raison?).... Romancier, certes, mais aussi polémiste, préfacier, chroniqueur, théoricien du roman policier (on lui doit une définition du mot polar, pas toujours partagée...), cinéphile, un temps gourou du genre (que lui doivent Ellroy et Rivages après cet article coup de poing dans Libération qui propulse Lune sanglante au devant de la scène...), traducteur et toujours défenseur du style (Flaubert et Hammett comme modèles...) et de la rigueur.

Manchette apparaît avec la nouvelle génération d'auteurs français de la Série Noire, après les événements de mai 68 - pour le climat politique et l'enthousiasme du moment - ainsi que la volonté de s'éloigner d'un certain roman policier "à la française", qui s'attache souvent à la célébration caricaturale du Milieu et de ses truands, en ramenant la "société réelle" au coeur de ses ambitions romanesques. On retrouve donc toutes les chapelles politiques et littéraires dans ses premiers romans, entre dialectique marxiste ou hégélienne et propos situationnistes, ou approchant.

Avec lui débutent quelques sulfureux, dont A.D.G. ou Jean Vautrin, eux aussi adeptes du roman violent et du détournement sans vergogne (réessayer Billy-ze-Kick de l'ami Vautrin, ou bien Je suis un roman noir et Le grand môme d'ADG, pour voir, et relire dans la foulée L'Affaire N'Gustro...). Alors, on parle de néo-polar, et tout se politise... Ce que fustige assez sèchement Manchette dans ses chroniques, où il se demande parfois, ironiquement, si un tract politique ne serait pas plus utile que certains livres paraissant (se reporter aux multiples passages des Chroniques, déplorant le propos systématiquement bon ton gauchisant du polar français, alors que la nécessité est d'écrire, de décrire et non de convaincre, surtout pas de manière aussi peu convaincante et maladroite, finalement...).

Manchette était aussi un amoureux du 7e art, comme le prouvent ses chroniques (Les yeux de la momie) autant que ses collaborations comme scénariste (bon, pour la gloire voyez-vous même) entre autre de Max Pécas et de la série télévisée Les Globes-trotters, mais ça n'empêche pas d'avoir un avis, bien au contraire. On lui doit de plus des scenarii accompagnés de leur novellisation, comme Sacco et Vanzetti ou Mourir d'aimer, signées Pierre Duchesne.

Sous chaque article consacré à un film récent, vous trouverez une foule de références techniques plus anciennes, des avis en digression (tel un Lester Bangs politisé, écrasé par la culture européenne?) sur un acteur ou un réalisateur, le tout accompagné d'une esquisse d'histoire du cinéma souvent hollywoodien (ah, les films de Cecil B. De Mille....), il en profite aussi pour fustiger les adaptations de ses propres romans (la seule qu'il tolère est celle de Jacque Bral, Polar, librement inspirée des aventures de Tarpon, ancien gendarme devenu détective).

Le style Manchette, c'est une foultitude de références en peu de mots, c'est une volonté de neutralité parasitée par les sautes d'humeur des phrases, mais toujours dans un respect faussement strict de l'écriture comportementaliste ou réaliste (Hammett et Flaubert, modèles toujours...), une volonté de respecter la règle pour mieux la transgresser, montrer à quel point l'art est dépassé, se situer encore en disciple hétérodoxe de Hammett (toujours encore...), revenir sur ses pas pour mieux expliquer ou fouler les règles. Pour plus de clarté, une citation sur la virgule : La prochaine fois nous étudierons le problème de la virgule, qui est elle aussi une vilénie quand elle est mise sans nécessité. Sortez en silence.

Manchette traducteur ou encore et toujours la défense du style, du genre... Ses traductions sont évidemment soignées, mais aussi ciblées : Ross Thomas, Donald Westlake (Kahawa où l'ironie et la causticité du traducteur rejoignent sans mal celle de l'écrivain...), encore de Robert Bloch (monsieur "psychose") ou la bande dessinée The Watchmen (Les Gardiens), pour exemples disponibles en librairie...

Le dernier mot à Jean Echenoz, dans la défunte revue Polar, Hors-série spécial Manchette datant d'avril 1997 :

Avant de parler de la forme, c'est l'élaboration du scénario qui, chez Manchette, me frappe et m'impressionne. Il procède de manière cinématographique ou musicale, sous forme de séquences rythmiques ponctuées par des pics qui correspondent généralement à des scènes de violence. Elles pourraient paraître gratuites mais elles sont installées de manière à relancer l'événement.

 

Photo : Doug Headline
Jean-Patrick Manchette en 1966 ( © Doug Headline)

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