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René Char : l'art exaltant de la contradiction

Publié le 30/10/2007
« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience »

René Char aurait eu cent ans. Né en 1907 à l'Isle sur la Sorgue, une cité du Vaucluse vers laquelle il reviendra toute sa vie. Son roman familial apparaît pour le moins complexe : avant d'être veuf, son père a premièrement épousé la sœur de sa mère. Elle se dénommait Julia, comme la sœur du poète qui sombrera dans la folie. « Fantôme oraculaire, double rêvé de la mère, sœur éveillant la tentation de l'inceste », sa présence hantera longtemps ses poèmes. Après le décès précoce du père, la présence de sa mère lui devient vite insupportable. Pour échapper à cette atmosphère suffocante, il se réfugie dans l'écriture. En 1926, il rédige son premier ouvrage, Les Cloches sur le cœur, qu'il s'empresse aussitôt de détruire. Attiré par la violence du surréalisme qui prône la libération du langage comme mise à mort des valeurs conservatrices de la société, il signe en 1930 un recueil avec Eluard et Breton, Ralentir travaux. Le groupe se mobilise alors autour d'actions urgentes à mener : défense de L'âge d'or, de Bunuel et Dali, attaqué par les Jeunesses patriotes, offensive contre l'Exposition coloniale, ou encore manifestation en faveur de la révolution espagnole. Très vite cependant, René Char ressent le besoin, pour sa poésie et lui-même, d'une véritable indépendance. Et une exigence impérieuse de solitude. Son œuvre désormais reflète l'engagement de l'homme en prise avec les fureurs de l'Histoire : la guerre d'Espagne et l'épopée dramatique de la colonne anarchiste, tout d'abord, avec la publication de Placard pour un chemin des écoliers, puis l'occupation allemande, avec Feuillets d'Hypnos et Fureur et Mystère. Démobilisé, il entre en 1940 dans la Résistance sous le nom de guerre d'Alexandre et devient chef départemental de la Section atterissage-parachutage du maquis de Céreste. Après la Libération, il collabore régulièrement avec des artistes majeurs de son temps, tels Matisse, Picasso, Miro, Giacometti. De ces rencontres décisives - facilitées par Yvonne et Christian Zervos, directeurs des Cahiers d'art - résultera Recherche de la base et du sommet. A partir de 1950, sa production devient plus prolixe : Les Matinaux, La Parole en archipel, La nuit talismanique, Aromates chasseurs, pour ne citer que ceux-là. Il s'intéresse également au théâtre (plusieurs de ses pièces seront regroupées sous le titre Trois coups sous les arbres en 1967) et se passionne pour la traduction d'immenses poètes parmi lesquels Pétrarque, Shakespeare, Dickinson et Mandelstam.

« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience » avait-il écrit dans Fureur et Mystère. Ces paroles à elles seules pourraient définir sa poésie : ambitieuse, dérangeante, démiurgique. Contre la fatalité, quels qu'en soient ses visages tristes, contre l'intelligence froide et raisonneuse, l'œuvre du poète est toute entière incantation, hymne aux forces de vie. Naturellement, cette vie ne saurait se laisser réduire : éparse, volatile, stellaire ou obscure, elle étend sa nasse à l'infini. C'est la raison pour laquelle la poétique charienne joue tout en souplesse des formes les plus diverses, de l'alexandrin à l'écriture en prose, en passant par l'invocation et l'aphorisme, voire le lyrisme amoureux. La servitude à une stylistique serait dénigrer l'immensité du vivant ; ce serait encore appauvrir l'humain. Le poète s'impose à ses débuts tour à tour comme un forgeron ou un délicat alchimiste capable d'extraire du ventre de la terre des énergies dynamisantes. Celles qui font que l'on vit et que l'on trouve encore le courage de continuer.

Après avoir multiplié dans sa période surréaliste les défis à la Création, le poète célèbre ses lieux d'élection : le territoire natal du Vaucluse naturellement mais aussi ce Lubéron, devenue terre mythique réagençant la structure dyadique de son imaginaire. Sa poésie se caractérise aussi par son dialogue avec d'autres arts, principalement la peinture. Sa complicité avec d'illustres artistes lui apprend à mieux voir et à éviter l'écueil de l'abstrait et de l'hermétisme. Il est vrai qu'il désire ardemment que son écriture « se donne à voir plus qu'à comprendre ». Privilégiant une esthétique de l'ellipse et de la rupture, René Char n'en est pas moins soucieux de « baliser ses textes et de guider la lecture » : cet « ordre insurgé », qui préside à sa poésie, doit être à la longue déchiffrable grâce à des réseaux qui sont autant d'instruites invitations à expurger le réel, à éprouver l'inconnu, à trouver d'autres cohérences.

On l'aura compris, le secret de la poésie de René Char est un art consommé de la contradiction. Loin de toute velléité irénique, il prône après Héraclite « l'exaltante alliance des contraires » afin de signifier la nécessité d'un combat toujours fécond « entre deux pôles instables » et la ferveur paradoxale de « l'espoir en l'inespéré ». Le blasphémateur n'est-il pas un croyant déçu ?

Puisse que la célébration de son centenaire aide à grossir le cortège de ses lecteurs.

- Isabelle Bunisset

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