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Voix majeures venues d'Argentine

Publié le 22/06/2010
L'Argentine est à l'honneur aux éditions Corti
Vous aimez la poésie argentine ? Les éditions Corti vous gâtent en venant de publier une salve de nouveautés ou rééditions de quatre grandes voix de poètes : Alejandra Pizarnik, Roberto Juarroz, Julio Cortazar, Silvina Ocampo. La nostalgie est de rigueur, à l'instar d'un tango dont les dernières notes s'effriteraient dans l'obscurité... Les titres des recueils parlent d'eux-mêmes : Crépuscule d'automne, Poèmes d'amour désespérés...

On retrouve la voix chère d'Alejandra Pizarnik, météore dont la flamme s'est éteinte, soufflée d'un coup, par sa volonté d'en finir – elle s'est suicidée en 1972- dans l'émotion intime d'un Journal (inédit) où la souffrance de vivre s'égrène au fil des pages dans une écriture d'une simplicité à la pureté inouïe. Il s'agit de prose, sous forme de réflexions, de notes, sous lesquelles on entend, perçoit, la voix singulière et inimitable, d'un grand poète. Le lecteur français avait déjà pu s'imprégner de son Oeuvre poétique parue en 1995 aux éditions Actes Sud, mots suspendus où dans un même mouvement la perception oscille entre la grâce et la déflagration de l'être.

L'originalité de Roberto Juarroz (1925-1995) est d'avoir placé toute son œuvre sous le signe de la verticalité : Fragments verticaux, Poésie verticale, Douzième poésie verticale, etc... et dont le volume d'entretiens qui vient d'être réédité Poésie et vérité permet d'entrer dans une autre dimension de l'œuvre poétique, en invitant à la réflexion. Il y a du mysticisme chez Juarroz, un désir d'élévation, entre la parole et le silence, la présence et l'absence - pour lui, «la poésie est une tentative de purifier la vision, d'ouvrir le regard sur les choses en leur plénitude». Quand on lit un poème de Juarroz, on s'arrête ensuite pour écouter l'onde de l'écho qu'il provoque, on le médite presque.

On connaît Cortazar (1914-1984) surtout pour ses nouvelles ciselées et étranges, à la lisière du fantastique, ainsi que pour son livre singulier Marelle à la composition ludique – moins pour ses poèmes. La définition poétique qu'il donne dans Crépuscule d'automne exprime la douceur de son univers, insolite et merveilleux : « Nous sommes de l'autre côté, dans ce territoire libre et sauvage et délicat où la poésie est possible et arrive jusqu'à nous comme une flèche d'abeilles »... A petites touches, empreintes de solitude et de nostalgie, il compose sur le quotidien des poèmes en prose - presque des réflexions – qu'il émaille d'étonnantes images, de toute beauté. «J'ai bu une bouteille de Beaujolais pour descendre dans le puits où dansait un ours polaire» , «Je suspends ma peau dans l'ombre dorée de la lampe, «il est nécessaire que l'on ne soit pas si seuls, que l'on s'offre un pétale, même un brin d'herbe, un fil». Ce recueil est un ensemble de textes rassemblés par Cortazar à diverses époques de sa vie, des «papiers détachés» qui emmèneront le lecteur flâner dans les rues de Buenos Aires, sur les pas du poète.

Avec le recueil Poèmes d'amour désespéré de Silvina Ocampo (1903-1993), la nostalgie se fait souffrance amoureuse au coeur des jardins, entre parfums et promenades, crépuscule qui tombe, fleurs qui embaument, songe d'un arbre, mélancolie de l'existence – la tristesse et la mort rôdent dans l'ombre, tandis que poussent les volubilis, la lavande, le lierre, les héliotropes, les myosotis – au contraire de la nature, sensuelle et exubérante, l'âme du poète tangue dans de ténébreux méandres – tango, tango toujours...

Au moment de boucler ce dossier poétique, nous avons le plaisir de recevoir à la librairie Mme et M. Corti, à savoir Fabienne Raphoz, venue présenter dans les salons Mollat l'ouvrage L'aile bleue des contes, l'oiseau (101 contes traditionnels du monde entier mettant en scène des oiseaux), dernier paru dans la collection Merveilleux qu'elle dirige, et Bertrand Fillaudeau, qui s'attarde sur le rayon pour discuter poésie avec les libraires – d'où ce petit bonus qui suit, échange à bâtons rompus autour de la poésie argentine, dont nous vous faisons profiter. Le dénominateur commun des recueils de Cortazar, de Ocampo et du journal de Pizarnik est la talentueuse traductrice Silvia Baron Supervielle. Votre libraire apprendra ainsi que l'édition française du journal est différente de l'édition argentine (des passages ayant été expurgés par la famille), et que Corti n'ayant pas trouvé intéressant de le publier dans son intégralité, la traductrice a été chargée d'établir une édition centrée sur les préoccupations littéraires de l'auteur – Pizarnik elle-même avait à l'origine confié son manuscrit à une amie, lui laissant toute latitude quant au choix des textes à publier. Les yeux gourmands, B. Fillaudeau parle de la «sensibilité exceptionnelle» de ce poète – votre libraire approuve et apprend que, contrairement à Pizarnik, Cortazar ayant quant à lui décidé de l'organisation de son recueil, Corti n'a rien retouché. L'éditeur évoque son métier avec passion : lire un livre dans le texte - en espagnol pour lui - il avoue regretter de ne pas connaître le portugais, en cela sa traductrice Claire Cayron lui manque, qui n'est plus de ce monde, à laquelle il rend hommage au passage - Fabienne Raphoz, elle, lit parfaitement l'anglais et a l'ambition de proposer bientôt au lecteur français de grands poètes américains contemporains qui ne sont pas encore publiés – l'esprit Corti marche au coup de coeur, à la générosité et à l'importance littéraire – lire et donner à lire, faire découvrir. La rencontre fut courte mais enrichissante, et prometteuse !
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