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Allia émerge en marge

Publié le 29/07/2006
Portrait d'une maison d'édition pas comme les autres : Allia, une amitié dans les livres.

Gérard Berréby, originaire d'une famille juive tunisienne, autodidacte (il quitte le lycée à 18 ans, en 1968), impliqué dans sa jeunesse dans les mouvances anarchisantes et situationnistes, crée, en 1982, les éditions Allia. Sise au 16, rue Charlemagne, dans le quatrième arrondissement de la ville de Paris, cette maison d'édition n'est constituée que de 2,5 personnes (“deux bouts de ficelle et demi”) : Gérard Berréby, l'éditeur décidant in fine de tous les titres publiés par Allia ; de François d'Escaing, son associé et principal collaborateur et d'une attachée de presse payée à la mission. Patrick Lébedeff, directeur artistique, responsable de toutes les couvertures travaille en externe. Allia possède un catalogue de littérature et de sciences humaines de près de 400 titres et publie en moyenne de 20 à 25 livres par an. Sa diffusion est assurée par Harmonia Mundi.

Durant les six premières années de son existence, Allia a peu publié de titres, dépassant rarement un ou deux livres par an. Mais ces titres se révèlent caractéristiques de certaines orientations de sa cohérence au fil du temps. Le tout premier livre publié, en novembre 1982, par Allia  est une réédition de Mes inscriptions de Louis Scutenaire (volume 1, 1943-1944 ;  le deuxième volume, 1945-1963 ne paraît qu'en novembre 1984), surréaliste belge à l'esprit farouchement critique et singulier. En 1983, la jeune maison d'édition Allia publie deux ouvrages autour de la révolution en Russie: L'insurrection de Cronstadt et la destinée de la révolution russe d'Ante Ciliga et Souvenirs sur Nestor Makhno d'Ida Mett ainsi qu'un ouvrage de Richard Huelsenbeck : En avant Dada. En 1985, Allia publie Documents relatifs à la fondation de l'internationale situationniste, premier livre qui signe son attachement éditorial avec le mouvement situationniste. L'année 1992 signe un nouveau départ des éditions Allia. Gérard Berréby décide alors de se consacrer  pleinement à son activité d'éditeur. Il publie 16 titres contre 6 l'année précédente dont les Pensées de Leopardi, un très beau succès (10.000 exemplaires) avec trois éditions en grand format et quatre éditions au format de poche. La reconnaissance de Leopardi, largement méconnu en France, doit beaucoup à l'audace des éditions Allia qui ont mis en avant son œuvre de penseur. En 1995, Allia publie 22 titres contre 11 l'année précédente. Cette année correspond au lancement de la petite collection Allia avec comme  premiers titres : La paresse comme vérité effective de l'homme de Kazimir Malevitch et La vie des nonnes de l'Arétin.

L'idée d'un prix unique pour la petite collection est née, selon les dires de Gérard Berréby d'un “caprice”. Après quelques tâtonnements avec la publication, en  août 1995, de Mensonge et maladie mentale de Joseph Gabel et du Mécanicien roi d'Etienne-Jean Delécluze à un prix de 30 francs pour des volumes ne dépassant pas 48 pages, Gérard Berréby décida que tous les ouvrages de la petite collection quelque soit leurs nombres de pages coûteraient 40 francs. Ce prix n'a pas évolué depuis 1995 puisque 6,10 euros est l'exacte conversion de 40 francs. Ainsi la petite collection Allia est l'un des rares sinon le seul bien de consommation qui n'a pas connu d'augmentation de prix depuis 11 années et notamment lors du passage à l'Euro.

En 1998, Allia inaugure une série de livres sur la musique aux couvertures colorées avec la publication de Lipstick traces de Greil Marcus, l'un des papes de la critique Rock aux États-unis dont aucun des ouvrages n'avait encore été traduit en France. Allia publie aussi depuis quelques années des premiers romans français contemporains avec succès (les livres de Valérie Mréjen ; Rapports sur moi de Grégoire Bouillier ou Défaut d'origine d'Olivier Rohe). Enfin la fin d'année 2005 a vu le succès phénoménal (+ 100 000 exemplaires) des Miscellanées de M. Schott.

Allia a la réputation d'être une petite maison d'édition dynamique qui publie des textes érudits, rares ou originaux dans des présentations toujours soignées à des prix serrés. Si cette image n'est pas fausse, elle ne dit rien de la profonde cohérence de la politique éditoriale et donc de l'identité des éditions Allia.

Le nom d'Allia a été choisi par Gérard Berréby, un brin provocateur, en référence, au constructeur de sanitaire du même nom. Mais par un de ces “hasard objectif” Allia signifie aussi, en latin, altérité, la différence, littéralement, par une autre voie, un autre moyen. C'est cette ”autre chose” que le catalogue des éditions Allia met en scène. Un catalogue de 160 pages tiré à plus de 35 000 exemplaires, véritable le cheval de Troie de leur politique éditoriale ou plutôt de leur projet éditorial. En effet, la disposition du catalogue Allia se révèle fort originale. La liste des ouvrages publiés s'y trouve en effet ordonnée selon un mode peu habituel dans un catalogue d'éditeur, à savoir, ni par collection, ni alphabétiquement mais selon un ordre historique et non chronologique (les textes de Pierre Hadot sur la philosophie grecque sont placés dans l'antiquité et un texte de Paillot de Montabert, Dissertation sur les peintures du Moyen-âge (1812) se trouve dans la période médiévale).

Mais pourquoi un ordre historique ? Cet ordre permet de tenir compte du contexte dans lequel les livres sont nés. Les textes publiés “tirent de cette disposition leur meilleure justification, leur propre critique et leur signification pour le lecteur actuel.” Mais ceci n'aurait guère de sens (sinon de pure délectation intellectuelle) si les ouvrages choisis par Gérard Berréby n'étaient pas comme “des témoins de ce qui nous a formés et par conséquent, l'avenir que nous choisirons.” Et l'éditeur de conclure : “Nous supputons qu'il en est de même pour des lecteurs qui nous ressemblent et qui trouvent ainsi à l'agencement de notre catalogue l'avantage qu'on peut attendre d'une bibliothèque.” C'est précisément ce vocable que l'on trouve sur la page de garde de notre petit livre : “Catalogue de la bibliothèque Allia”. Il ne s'agit certes pas d'une bibliothèque dont on jouirait esthétiquement ou intellectuellement mais bien d'une machine à faire penser, tout du moins d'armes ou de munitions pour réfléchir sur notre époque. Et de notre bel objet de se refermer, en quatrième de couverture, sur cette citation de Baudelaire: “Le livre doit être jugé dans son ensemble et alors il en ressort une terrible moralité.”

L'étude du fonds des éditions Allia, nous montre à l'évidence une forte cohérence éditoriale qui tourne autour de la critique du fonctionnement de la société (avec des thèmes comme la comédie sociale, les rapports de la vérité et du mensonge ou l'argent) et conséquemment des tentatives politiques et artistiques de créer une autre société ou façon d'exister et enfin des révoltes individuelles (autour de la drogue, du rêve ou de l'érotisme) contre un certain ordre de la société.

Allia se révèle comme les dignes héritiers des éditions Champ libre et Gérard Berréby un grand éditeur de la race des Gérard Leibovici, Pauvert ou Losfeld.
Cette exigence de vérité prend acte de la fin des idéologies et ne revendique aucun discours qui serait totalisateur. De plus les contenus des  textes publiés par Allia nous importent autant que les formes qu'ils prennent. Formes brutes en mouvement comme pour mieux épouser la vérité.

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