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Etre noir en France 1

Publié le 05/06/2008
Pap Ndiaye publie La Condition Noire, Essai sur une minorité ethnique française, un ouvrage fondateur qui pose les bases de ce qui pourrait devenir les "études noires" en France. A cette occasion, notre partenaire Nonfiction.fr publie une lecture de François Durpaire.

Il existe en France davantage d'ouvrages sur les Noirs américains que sur les Noirs français. Et pourtant, l'ancienneté de la conscience de couleur nous a été récemment rappelée par la disparition d'Aimé Césaire, qui fondait dès les années trente le concept de négritude. Ce que les médias appellent désormais pudiquement la "question noire".

Pap Ndiaye se lance dans un travail épistémologique de fondation de black studies à la française, tâchant de définir avec le plus de précision possible – afin d'éviter tout procès en communautarisme – ce que c'est que d' "être noir". Ni une biologie, ni une essence, nous dit Ndiaye, mais le produit d'un rapport social. En somme, on ne naît pas noir, on le devient. Retour à Césaire, pour qui être noir, c'était appartenir à un groupe qui avait subi les pires violences de l'histoire, à un groupe qui souffrait encore d'être marginalisé et opprimé.

Penser la race
Le premier chapitre est le plus théorique. Il discute la notion controversée de "race" telle qu'elle est employée dans les sciences sociales. Pour combattre le racisme, il faut penser la race, cette "représentation honteuse des imaginaires modernes". Pap Ndiaye nous invite à considérer les groupes racialisés en tant que leurs membres partagent des expériences discriminatoires communes. Il défend la légitimité d'une approche par la race qui ne peut se fondre, comme une certaine classe politique de gauche nous y inviterait, dans une approche globale de réduction des inégalités sociales. Joe Feagan a justement montré que les classes moyennes noires subissaient aussi des formes de racisme et de discrimination, et pas seulement le prolétariat des ghettos. Pap Ndiaye distingue les identités choisies, qui font référence aux multiples manières dont les personnes se définissent elles-mêmes, mille-feuilles identitaires que les sujets de ces entretiens décrivent, de l'identité prescrite qui désigne la manière dont les personnes sont vues par les autres. La distinction n'est pas étanche : cette détermination de l'extérieur peut influer sur la manière dont on se perçoit. Les médecins antillais qui venaient à Paris dans les années 1920 se découvraient "noirs" dans les yeux des ouvriers parisiens qui les tutoyaient.

À la suite de l'anthropologue Clifford Geertz, Pap Ndiaye établit une distinction entre les identités noires épaisse et fine. Par identité épaisse, il signifie une identité fondée sur une culture, une histoire, des références communes, tout ce qui peut être partagé par un certain nombre d'hommes à l'exclusion de tous les autres. Quant à l'identité fine, elle délimite un groupe qui n'a en commun qu'une expérience de l'identité prescrite, celle de Noir en l'occurrence, qui a été historiquement associée à des expériences de domination subie. Cette notion d'identité fine lui paraît pertinente pour caractériser les populations noires dans leur petit dénominateur commun : le fait d'être considérées comme noires, avec un ensemble de stéréotypes attachés à elles. On pense une nouvelle fois à Césaire : "la négritude est une réaction au racisme blanc." L'apport le plus original de l'ouvrage de Pap Ndiaye est de se situer dans une perspective minoritaire, en ce qu'il considère les Noirs de France sous l'angle de leur minoration. Il n'y aurait donc pas une "communauté noire" – produit du "communautarisme" de personnes se repliant sur un groupe supposé d'origine – mais bien une "minorité noire", produit d'une expérience sociale partagée selon le marqueur socialement négatif de la peau noire. Ce lien est ténu – il ne réduit pas les différences culturelles entre Antillais, Maliens ou Camerounais – mais il est indubitable.

Le deuxième chapitre porte sur le colorisme, c'est-à-dire sur les hiérarchies sociales qui existent depuis l'esclavage entre les personnes noires selon leur degré de mélanine. Pap Ndiaye réfléchit à la corrélation entre couleur de peau et position sociale, au-delà de la distinction sociale entre "noir" et "blanc". Il évoque les stratégies d'éclaircissement, parlant d'une "norme chromatique". Cette question, déjà explorée aux États-Unis et dans la Caraïbe, n'avait jamais été posée dans le cadre français métropolitain. Contrairement à ce que l'on pense couramment, la France n'a pas toujours été ce pays du métissage que l'on décrit aujourd'hui. En mars 1916, les autorités établirent des hôpitaux ségrégués pour les tirailleurs sénégalais, dotés d'un personnel masculin. La peur du mélange des races, du métissage, omniprésente dans le monde colonial, s'est alors déplacé en métropole.

Le troisième chapitre présente une histoire synthétique des populations noires en France depuis le XVIIIe siècle, sans évidemment prétendre à l'exhaustivité. Pap Ndiaye entend ne pas tomber dans le piège qui consisterait à réduire l'histoire des Noirs à celle du racisme, de même que l'histoire juive n'est pas seulement celle de l'antisémitisme. Il a également le mérite de placer cette présence noire dans l'histoire de la longue durée. Il reconnaît qu'un certain nombre de questions exigeraient des travaux plus poussés : dans quelle mesure, par exemple, la colonisation de l'Afrique a-t-elle entraîné la naissance d'un courant migratoire des Noirs africains vers la métropole à la fin du XIXe siècle ?

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