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La Zone euro : anciens et nouveaux Cassandre

Publié le 05/04/2012
Un spectre hante l'Europe. Non le Communisme comme au temps de Marx, mais celui de la disparition de l'Euro ou tout au moins de l'éclatement de la zone euro. La France pourra-t-elle rester dans la zone et si oui à quel prix ? Cette crise est-elle due aux comportements de mauvais élèves (du sud) ou fait-elle justice à des critiques plus anciennes ?Dossier de Lucien Orio, Professeur de Chaire supérieure à Bordeaux.Retrouvez tous les dossiers relatifs aux Présidentielles 2012 dans « Aux Livres Citoyens ! »
L'Amérique comme idéal…

La construction de L'Union économique et monétaire européenne (UEM) prend pour modèle les États-Unis d'Amérique et repose sur le concept de Zone monétaire optimale (ZMO). Une ZMO est comprend deux dimensions. D'une part une fixité absolue des taux de change entre pays de la zone, il n'y a plus de dévaluations ni de réévaluations des monnaies, ce qui permet de passer à la monnaie unique et d'autre part une mobilité parfaite des facteurs de production (travail et capital). Aux États-Unis il existe une monnaie unique, le dollar, et une grande mobilité de la main d'œuvre. Ainsi si une région des États-Unis, supposons la Nouvelle Angleterre, connaît des difficultés économiques, chômage, récession, une partie de la population active peut se déplacer vers d'autres États, la Californie par exemple.
A cela s'ajoute l'importance du budget fédéral, environ 30% du PIB, qui assure un mécanisme de redistribution des régions en expansion, qui paient des impôts, vers celles qui sont en difficulté et qui reçoivent des transferts. La mobilité et les transferts sont des substituts aux variations du taux de change.

...pour s'inscrire dans un nouvel ordre libéral

Pourquoi ce choix européen ? Les raisons sont nombreuses.
A partir de 1979, puis 1992, date du traité de Maastricht, les européens se sont convertis aux règles de l'économie de marché et aux préceptes de la stabilité monétaire. Dès 1979 se dessinait dans le monde occidental le tournant majeur contre le modèle d'État social, le keynésianisme, mis en place après la deuxième guerre mondiale : élection de Margaret Thatcher, puis de Ronald Reagan qui déclarait « jusqu'à présent nous avons pensé que l'État était la solution, aujourd'hui le problème c'est l'État ». Ainsi s'ouvraient les trente années de privatisations, dérèglementation, désocialisation pour mettre en place une économie de marché régulée.
L'autre volet de la mise en place d'un marché global consistait à rompre avec les pratiques antérieures, qui acceptaient l'inflation et les dévaluations comme solutions aux déséquilibres. La mise en place du Grand marché ou marché unique devait être ainsi couronné par la monnaie unique, marché unique = monnaie unique. Le passage à la monnaie unique s'accompagne d'une Banque centrale « à l'allemande », indépendante et dont le seul objectif est la stabilité monétaire (en fait une « cible » d'inflation inférieure ou égale à 2%) et de règles de politiques budgétaire (le pacte de stabilité).
Dans la conception monétariste qui sous-tend cette conception, l'inflation est un mal absolu, car elle brouille l'information nécessaire au marché, la concurrence l'idéal. La monnaie unique doit ainsi renforcer l'intégration économique et commerciale des pays européens, favoriser les consommateurs par la garantie du pouvoir d'achat, diminuer les coûts de transaction comme les changements de devises lors les voyages dans les différents pays européens. Cependant tous les pays participants au marché unique n'ont pas adhéré à la monnaie unique.

Des différences avec l' Amérique qui inquiètent des libéraux eux-mêmes...

Pourtant dès le départ de l'aventure, des économistes réputés et en accord doctrinal avec les principes européens, comme Milton Friedman, avaient mis en lumière les différences structurelles considérables qui existent entre l'Europe et les États-Unis. La mobilité de la main d'œuvre y est faible du fait des différences linguistiques, le budget européen également, environ 1% du PIB, le risque devenait double pour ces penseurs libéraux.
D'une part, faute de mobilité et dans l'impossibilité de dévaluer, un pays en difficulté pouvait se retrouver durablement en chômage chronique. Hormis les couches professionnelles les plus élevées, et celles des migrants récents, la population active européenne est peu mobile... D'autre part, plus que le chômage, les libéraux craignaient la construction d'un « nouveau Léviathan » : l'État que l'on cherche à démanteler au niveau interne ne risque-t-il pas de se reconstituer au niveau européen ? Ainsi, Jean-Jacques Rosa estime pour sa part que « l' euro est un contresens économique », dont l'objectif est en réalité de construire un « un super-État », pour répondre aux intérêts de ce qu'il appelle le « cartel » : coalition de dirigeants politiques, d'élites administratives, de responsables du monde patronal et industriel.

…ainsi que les courants de la gauche critique

De l'autre côté du spectre politique, les critiques rejoignaient en partie les précédentes, notamment à la formule « ce n'est pas la Grèce qui est un problème pour l'euro, mais l'euro pour la Grèce ». Non seulement le statut de la Banque centrale européenne (BCE ) était contesté à la fois dans ses objectifs ( pourquoi uniquement l'inflation et pas l'emploi ou d'autres objectifs sociaux ? ) mais aussi dans sa conception de l'indépendance. Le juge est indépendant, mais doit-il faire la loi ? Milton Friedman lui-même, théoricien du monétarisme a toujours contesté l'indépendance au nom de la responsabilité des politiques et de la démocratie. Les États-Unis qui servent souvent de référence aux promoteurs de l'Euro, le rêve des « États-Unis d'Europe », ont une banque centrale certes indépendante, mais qui a des comptes à rendre et des objectifs souples qui lui permettent de choisir selon les cas l'objectif approprié : le chômage, l'inflation, le taux de change..Les critiques de gauche visent aussi la mise en place d'un rapport de force défavorable au monde du travail. La mobilité des facteurs de production est asymétrique. Le capital est très mobile mais pas le travail, renforçant ainsi le pouvoir du premier sur le second. Comme l'indiquent Luc Boltanski et Eve Chiappelo (Le nouvel esprit du capitalisme, Nrf 2000) dans le monde de réseau et de flux mondialisé l'avantage est toujours au plus mobile : le capital sur le travail, le financier sur l'industriel etc. L'Union ainsi met en concurrence les travailleurs, les territoires entre eux ; c'est le cas de la concurrence fiscale. Enfin les politiques budgétaires planifiant la baisse des dépenses publiques et sociales remettant en cause l'État social d'après guerre. Ainsi, la construction monétaire européenne se présente comme une contrainte pour forcer la mise en place des réformes néolibérales. Et la crise actuelle comme une « fenêtre d'opportunité » selon Philippe Askenazy, l'un des promoteurs du mouvement des « économistes atterrés » . L'insécurité sociale est la contrepartie de la monnaie unique.

La crise comme révélateur des déséquilibres...

La crise de 2007 a fait éclater les contradictions et les dégâts de la ZMO. Les pays notamment ceux de zone sud se sont retrouvés pris dans un double piège. L'euro est surévalué par rapport au dollar et à d'autres monnaies, ce qui est un facteur important de perte de compétitivité de leurs industries et de désindustrialisation (argument défendu par Emmanuel Todd partisan d'un protectionnisme européen). A l'intérieur de la Zone, l'impossibilité de dévaluer s'est révélée pénalisante. Les taux d'inflation ont été beaucoup plus élevés dans les pays du sud, d'où une dégradation de leur compétitivité. D'autre part les taux d'intérêt très bas ont favorisé un endettement important des ménages, pour compenser la faiblesse du pouvoir d'achat. Obnubilées par les déficits publics, les autorités européennes ont négligé bien d'autres déséquilibres : l'endettement des agents privés, les déséquilibres des balances commerciales. L'Espagne est emblématique de ces dérives.

...et des dilemmes des responsables politiques

La France à la veille de son élection présidentielle se trouve face à des alternatives : Faut-il sauver à tout prix la zone euro ? Faut-il abandonner l'euro pour revenir aux monnaies nationales ? Où simplement changer les objectifs et les règles du jeu de la Zone ? La pérennité de la zone euro est posée. Restera t-elle en l'état mais à quel prix pour les pays contraints de subir des cures d'ajustement très dures ? Éclatera t-elle en deux ? D'un côté un zone euro-mark qui est en train de se reconstituer de fait et que l'on peut observer dans les écarts de taux d'intérêt avec l'Allemagne, d'un autre côté les pays qui quitteraient la zone euro pour revenir à une monnaie nationale. Les nouveaux Cassandre, « les europhiles » » mettent l'accent sur les coûts importants du décrochage des nouvelles monnaies : risques de chute du taux de change de la nouvelle nationale qui rendrait la charge des dettes publiques et privées souscrites en euro insupportables. Dans cette optique, la solution reste la réponse traditionnelle des européens : face à des difficultés ou des crises, la solution réside dans des étapes supplémentaires de l'intégration : fédéralisme budgétaire, obligations européennes, les « eurobonds ». Cette position est celle du spectre politique qui va de l'UMP au Parti socialiste. Mais à quel prix pour les pays contraints de subir des cures d'ajustement très dures et oubliant peut-être que la difficulté de sortie ne valide pas nécessairement la stratégie préliminaire d'entrée ? Les partisans de la sortie de l'Euro sont encore minoritaires, position politique défendue par la candidate du Front national, Marine Le Pen. Du côté de l' « euroscepticisme de gauche » représenté par Jean-Luc Mélenchon, la sortie de l'euro est nuancée. Dans le livre-programme rédigé par Jacques Généreux « Nous on peut », la sortie de la monnaie unique n'est pas souhaitée mais pourrait s'avérer une alternative dans le cas où l'euro interdirait toute mise en place de la politique décidée par les citoyens. Ainsi un clivage fondamental apparaît .D'un côté se cheviller à l'Allemagne, renforcer l'intégration, « dépolitiser » la politique économique, pour satisfaire les marchés : il n'y a qu'une politique possible, les autres sont du « populisme ». Dans ce cas pourquoi ne pas simplement choisir le plus compétent en finance pour gouverner dans un cadre post-démocratique ? De l'autre retrouver des marges de souveraineté, restaurer les États-nations. Les alliances de second tour ne s'en trouveront pas facilitées..


Lucien Orio, Professeur de Chaire supérieure, Lycée Montaigne, Bordeaux.



Ce dossier s'inscrit dans une démarche générale d'éclairages divers, réalisée en collaboration par des auteurs, des universitaires, des professionnels et les libraires, en vue des élections présidentielles françaises de 2012 : « Aux livres citoyens ! ».

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