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Thomas Pynchon à contre jour

Publié le 17/09/2008
A contre jour, son septième roman, vient de paraître. Thomas Pynchon, auteur culte depuis les années 60, conserve une folie d'écriture qui n'a d'égale que sa lucidité.
Né en 1937, Pynchon est entré en littérature à 26 ans en publiant un premier roman sidérant. V. V. est une femme qui semble s'incarner en différents lieux de la terre et de l'Histoire. En elle se cristalliserait le monde comme un prisme au travers duquel pourrait apparaître l'ossature logique d'un temps chaotique, la « figure in the carpet » du XXe siècle. Les acteurs de ce roman sont des paratonnerres traversés par tous les éclairs du siècle. La Iere et la IIe guerre mondiale, le nouvel ordre américain, les indépendances arabes, l'hédonisme chic des nantis occidentaux, la déréalisation des corps...

Cette lecture paranoïaque du monde et la description de l'impensé politique à l'œuvre dans l'émergence des grandes démocraties modernes sont également au cœur de L'Arc en ciel de la gravité, paru en 1973. Ce livre fait suite au fascinant Vente à la criée du Lot 49, bref roman qui décrit une société secrète dont  le but est de faire perdurer un système de communication souterrain.

L'arc-en-ciel de la gravité est un coup de tonnerre dans le ciel de la littérature américaine des années 70. Roman fleuve, roman expérimental, roman fou et d'une lucidité éblouissante, il renouvelle les thèmes pynchoniens en convoquant une multitude de références : paranormal, physique, comportementalisme absurde, anthropologie ; la mise à sac du réel par les hommes est ici poussé jusqu'aux limites de l'absurde. A la volonté normative des nazis et autres gouvernants à visées globale, Pynchon oppose l'absurdité du monde, son absolue absence de logique vécue comme un acquis par ses loosers de héros. Curieux roman qui, sur un fond d'un déprimant pessimisme se révèle ouvert à tous les possibles et prouve par l'absurde que toute chose se réinvente, y compris la littérature.

Grande aventure d'écrivain, L'Arc-en-ciel de la gravité est aussi une grande aventure de lecteur. Il faut accepter, en entrant dans le roman, d'abandonner toute espérance d'y saisir quoi que ce soit de solide. Les thèmes, références et saillies se percutent, passant d'une évidente ironie à l'absurde le plus déprimant. A peine croit-on tenir un fil que celui-ci se brise, ou pire encore s'évanouit. Roman labyrinthe, L'Arc en ciel égare son lecteur dans d'infinies galeries de miroirs et l'abandonne là, sans plus de repères.

Ces trois romans, publiés en l'espace de six années vont être suivis d'un long silence qui va durer douze ans, jusqu'à la publication de L'Homme qui apprenait lentement, un recueil de nouvelles qui décevra les fans de l'hermétique américain. L'homme... regroupe des nouvelles que Pynchon aurait écrites entre 1959 et 1964. Chacun de ces textes semble être l'embryon d'un roman à venir. A tel point que l'on peut se demander s'il ne s'agirait pas d'une farce de l'auteur. L'ensemble est préfacé par Pynchon lui-même dans un bref texte qui reste à ce jour le seul fragment autobiographique dont on dispose.

En 1990, paraît Vineland, peut-être le roman le plus abordable de Pynchon. On y retrouve cette propension à la farce (le héros et narrateur se jette périodiquement par la fenêtre afin de bénéficier d'une pension d'invalidité) ainsi que cette dilection pour les mavericks de la société américaine. Ici, un couple de marginaux, dont notre suicidaire pensionné, est victime du harcèlement d'un procureur nixonien, nostalgique de J. Edgar Hoover et de ses méthodes. On y retrouve donc les traditionnelles obsessions de l'auteur, dans un roman peut être plus léger et optimiste mais qui contient de fait son lot de paranoïas (The Tube) et de pessimismes : ceux qui savent la vérité finissent toujours par perdre.

Mason & Dixon, qui paraît en 1996 est un étrange livre. Pastiche d'un roman du XVIIIe siècle, le roman est le récit par un pasteur du voyage qu'accomplirent deux géographes anglais à travers l'est des futurs Etats-Unis, déterminant la fameuse Mason-and-Dixon Line, qui séparera 100 ans plus tard sudictes et nordistes. Ce roman, par son goût pour la digression et les personnages peu ordinaires, n'est pas sans évoquer une version contemporaine de Lawrence Sterne. Encore une histoire de trame perdue et de ligne introuvable.

Et voila que paraît aujourd'hui la traduction française de Against the day, A contre-jour, où l'on découvre un pastiche de roman d'aventure à la mode de Jules Verne. Ce roman renoue avec ce curieux optimisme désespéré de Pynchon qui voit l'échec des utopies toujours consolé par une faible lueur d'espoir.
Le Désagrément, ballon dirigeable piloté par un jeune équipage surnommé Les casse-cou, se rend à Chicago pour l'Exposition universelle de 1893. Là, nos jeunes héros, vont découvrir le monde terrestre duquel leurs nombreuses aventures les ont tenus éloignés. Inventions miraculeuses, turpitudes capitalistes, complots, meurtres, espions salariés, détectives « pinkertoniens », nouvelle passion pour la vitesse, jolies femmes du bout du monde, tentations, argent vont provoquer un brutal retour sur Terre pour ces idéalistes aériens.

Comme vous le devinez, il s'agit là du récit de la fin d'un monde. Celui des sciences positives, de l'étonnement, des explorateurs, des mondes inconnus, des héros. Cet instant de basculement - qui équivaut, pour nous européens, au début de la Première guerre mondiale - est au croisement de deux ères et le rêve scientifique va bientôt laisser la place au triomphe de la technologie. L'histoire court sur près d'un siècle, le temps pour la famille Traverse d'assouvir (ou pas) son désir de venger le meurtre de l'ancêtre Webb. Cet anarchiste américain est victime d'un assassinat commandité pour de sordides raisons économiques par le venimeux Scardale Vibe, richissime magnat, homme de l'ombre et des mauvais coups, prêt à tout pour préserver son empire et accaparer les richesses qu'il devine dans l'électricité naissante. La famille Webb va se retrouver projetée dans un univers parallèle, en marge de la marche du progrès et de l'économie de marché, toute à ses ruminations vengeresses.

Il semble exister pour Thomas Pynchon un temps de l'innocence, un Âge d'Or auquel il oppose notre monde surexposé, exténué par sa recherche du profit et absorbé par ses obsessions paranoïaques. L'ennemi est toujours le même : ce qui nous détourne de la vérité des hommes. Il semble que le héros pynchonnien soit voué à la défaite par sa conscience même de l'épaisseur du réel et de sa matière. Les "réalistes", paradoxalement, se moquent de la réalité : ils devinent les forces à l'œuvre dans l'équilibre des choses du monde et s'en emparent. Ce sont eux les vainqueurs terrestres. Mais les saints laïcs et les fous, chéris par Pynchon, portent un autre message qui nous dit que ça vaut quand même le coup d'essayer de se fabriquer un monde vivable ; d'abord dans les livres, et peut être sur terre.
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