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Thomas Pynchon, l'homme qui n'existait pas

Publié le 03/09/2010
Seulement trois ans après le colossal Contre-jour, Thomas Pynchon, l'auteur le plus mystérieux de la littérature contemporaine, revient en cette rentrée 2010 avec Vice Caché, son septième roman, moins imposant que les précédents (moins de 400 pages !) mais tout aussi réjouissant.
Salinger désormais trépassé, Pynchon accède logiquement au titre honorifique de plus grand mystère du monde littéraire actuel. Rare (sept romans et une poignée de nouvelles en cinquante ans de carrière, c'est loin d'être excessif…), vivant reclus, refusant la moindre apparition publique ou une quelconque interview, l'auteur américain intrigue et détonne dans l'ère médiatique que nous vivons. On sait extrêmement peu de choses de lui (écrire sa biographie serait d'ailleurs un exercice proprement borgésien), ce qui a entraîné nombre de légendes et de rumeurs aussi délirantes que vaseuses…
Né en 1937 dans l'Etat de New York, il entreprend après le lycée des études en génie physique qu'il écourte rapidement pour rejoindre l'US Navy (de cette époque date la seule photo de Pynchon qui nous soit parvenue (1) ) puis reprend des études de lettres à l'université de Cornell, où il aurait pu avoir pour professeur Nabokov (tout, avec cet olibrius, est à mettre au conditionnel). Il publie alors ses premières nouvelles dans diverses revues. Au début des années 60, il est rédacteur technique pour la compagnie Boeing, avant de disparaître de tous les contrôles radars pour se consacrer définitivement à la littérature.

Complots, paranoïa et un casting de plusieurs milliers de personnes

V., premier roman que Pynchon publie en 1963 est un coup de tonnerre (le livre obtient le prix Faulkner). Délicatement qualifié de postmoderne, ce premier opus fait déjà feu de tout bois : plusieurs intrigues entremêlées (dont une chasse aux alligators dans les égouts de New York !) prenant place dans des lieux et époques différents, multiples personnages, érudition démesurée (que ce soit dans les domaines les plus savants comme les plus triviaux), obsession de la conspiration, humour détonant, abondantes références à l'histoire, la science, l'art, etc. Le personnage principal, Herbert Stencil, découvre dans le journal intime de son père le signe V qui devient pour lui l'objet d'une quête effrénée. « V » prendra au cours du récit un nombre de significations que l'on ne peut retranscrire ici. Il est d'ailleurs de mon devoir de prévenir tout de suite les inconditionnels – tendance psychorigide – de trame linéaire allant d'un point A à un point B : fuyez, tant qu'il en est encore temps ! En effet, la trajectoire pynchonienne est toute autre : il s'agit plutôt d'innombrables sauts de puce entre toutes les lettres connues et - de préférence - inconnues, et à ce petit jeu, le lecteur a vite fait de compulser l'alphabet dans tous les sens… Au niveau de la narration, l'auteur ne fait donc rien pour faciliter la vie de ses lecteurs (ni de ses modestes exégètes). Au niveau du style par contre, il fait tout pour l'agrémenter avec sa langue unique, son imaginaire débordant et son inégalable sens de l'humour.

En 1966, Pynchon publie son roman le plus concis et le plus accessible, le génial Vente A La Criée Du Lot 49 (titre ésotérique qui a donné son nom à une collection du Cherche Midi : Lot 49) que l'auteur qualifiait ironiquement de « nouvelle avec des problèmes hormonaux ». L'intrigue (presque linéaire !) se développe autour d'un ancestral service postal clandestin, « Trystero ». Une nouvelle fois, l'auteur fait montre de son goût pour la conspiration et les complots en tous genres, une caractéristique qu'il partage du reste avec son contemporain Don DeLillo, plus « sérieux » mais néanmoins hautement recommandable (2). Il y a quelque chose de pourri au pays de l'Oncle Sam…

Son troisième roman, L'Arc-en-ciel de la gravité, paraît en 1973. Prenant pour toile de fond la seconde Guerre mondiale, c'est le sommet du délire pynchonien. Pour preuve, ce seul détail : le protagoniste principal du roman, le lieutenant Tyrone Slothrop, est doté d'un don bien curieux : celui d'avoir des érections lorsqu'il se retrouve dans des lieux prochainement bombardés (la prescience, autre motif hautement « pynchonesque »...). L'auteur semble appliquer à la lettre un vieux précepte de Graham Greene, qui estimait « qu'il y a toujours quelqu'un pour laisser traîner une peau de banane sur la scène d'une tragédie ». Tel un démiurge halluciné, Pynchon s'amuse avec ses personnages comme un enfant avec ses Playmobil et multiplie les intrigues, les ramifications, les complots et les bizarreries dans une Europe en train de s'entredéchirer. Ce roman, le plus acclamé et le plus commenté outre-Atlantique, mériterait par chez nous une nouvelle traduction (la moins convaincante du corpus) et une réédition en poche, aussi saugrenu que puisse paraître ce terme pour un roman d'une telle épaisseur (note de dernière minute : à croire que j'ai été touché par la prescience pynchonienne susnommée, le roman est disponible en Points au moment où vous lisez ces lignes…).

Et puis… Et puis, plus rien pendant plus de quinze ans, à l'exception de la parution en 1984 d'un recueil de nouvelles de jeunesse, L'Homme qui apprenait lentement (avec en bonus une précieuse préface de l'auteur himself). Il faut attendre le début des années 90 pour voir Pynchon jeter en pâture un nouveau roman, Vineland (que votre serviteur n'a pas lu et qui semble le moins prisé par les amateurs). Suivront Mason & Dixon en 1997 (fresque vertigineuse autour de la création en 1763 de la ligne de démarcation entre le Maryland et la Pennsylvanie par les deux astronomes anglais qui lui ont donné son nom) puis le récent et encore frais dans nos mémoires Contre-jour, en 2006.

Un roman californien

L'an dernier, à l'annonce de la parution américaine d'un nouveau roman, n'affichant pas plus de 400 pages au compteur et déboulant même pas trois ans après le précédent, les spéculations allèrent bon train… Bousculé dans ses habitudes, le fan s'inquiète. Usé par les dix ans d'attente habituels, il panique. Va-t-il avoir droit à un roman mineur, une œuvrette, pis, un fond de tiroir à vocation alimentaire ? Les adeptes de la secte sont déjà formels : le gourou a perdu la raison. Après tout, même le plus grand écrivain américain du monde n'est pas à l'abri de frais médicaux dispendieux ou d'une toiture à refaire… Mais que lis-je ? Qu'écris-je ? M'enfin !! Ce n'est pas la taille qui compte et la longueur n'a jamais fait la grandeur ! La parution en cette rentrée de ce Vice Caché (traduction littérale du Inherent Vice original) au Seuil est là pour remettre les pendules à l'heure.
Ça commence comme un bon polar à l'ancienne : un privé plutôt miteux reçoit la visite d'une ex-maîtresse, Shasta, qui craint pour la vie de son amant milliardaire (via un obscur complot – tiens, tiens… - ourdi par la propre femme d'icelui). Sauf qu'on est dans la cité des anges au début des années 70, que le privé se nomme Larry « Doc » Sportello, vit sur une plage, porte des chemises hawaïennes ringardes, une coupe de douille improbable, un joint généreusement roulé toujours au coin de la bouche et semble avoir oublié le concept même de rasoir… un peu comme si le Dude - tout aussi angeleno - de The Big Lebowski se retrouvait bombardé détective privé en 1970 selon une aberration chronologique chère à l'auteur. Et en moins de temps qu'il n'en faut à un hippie pour inhaler son joint de ganja pure, le Doc en question (qui ne crache pas sur un petit trip d'acide à l'occasion) se retrouve comme un chien dans un jeu de quilles au milieu d'une faune particulièrement gratinée : un saxophoniste de second ordre ressuscité d'une overdose d'héroïne, un tueur à batte de base-ball « mandaté » par le LAPD pour refroidir gauchistes et pornographes récalcitrants, des militants noirs type Black Panthers manipulés, un gang de bikers assurant la sécurité d'un nabab de l'immobilier, un détective du LAPD en guerre contre les hippies, des milices d'autodéfense armées jusqu'aux dents, et en toile de fond, une goélette rescapée du triangle des Bermudes s'adonnant au trafic d'héroïne mondialisé au profit d'un nébuleux consortium baptisé Croc D'Or… L'affaire se corse d'autant plus que la plupart de ces protagonistes ont pour point commun « une pratique ambigüe de la morale », notamment les requins de l'immobilier dont le cannibalisme est le moyen pour l'auteur d'exprimer à nouveau son mépris pour toutes les formes d'impérialisme.

Si, pour une fois, Pynchon ne perd pas le lecteur dans d'infinis allers-retours au sein du continuum espace-temps, il étoffe toujours son récit d'un contexte historique et socio-culturel extrêmement dense. A Los Angeles au début des années 70, le climat est lourd. Les émeutes raciales, notamment celles de Watts en 1965, sont encore dans toutes les mémoires, la population californienne est aussi sous le choc des exactions de Charles Manson et de sa secte, sans même évoquer la guerre du Vietnam, la hausse du prix de l'immobilier ou la séparation des Beatles… Bref, ça va mal, le « flower power » est mort, l'Amérique traverse une période de désenchantement dont Hunter S. Thompson fut le chantre (3) et qui culminera avec le scandale du Watergate peu de temps après. On pourrait très bien reprendre ici l'expression, signée Lester Bangs, de « grande débandaison ».

Selon certaines sources biographiques (à prendre avec des pincettes), Pynchon aurait vécu comme un hippie en Californie à l'époque décrite par le roman (au moment de la rédaction de L'Arc-en-ciel de la gravité) et ceci explique peut-être comment ce fin lettré de bientôt 75 ans peut signer un tel roman de jeune homme, détendu et explosif à la fois, pétri de références à la culture underground californienne. En effet, il dresse au fil de son récit une cartographie précise du L.A. de l'époque, allant même jusqu'à établir un comparatif minutieux de toutes les enseignes de tacos et de burgers. Avec Pynchon, vous savez enfin quel burrito il fallait manger en 1970 à Gordita Beach.
Comme à l'accoutumée, le texte abonde en références très pointues (ce qui a pu faire dire à certains que Pynchon n'était pas vraiment un romancier, mais plutôt un savant doté d'un exceptionnel sens du spectacle). Il y en a pour tous les goûts, et les cinéphiles par exemple seront enchantés de voir John Garfield – le challenger de Bogart détruit par l'alcool et le maccarthysme – ou James Wong Howe – exceptionnel chef opérateur de l'âge d'or d'Hollywood – cités dans une œuvre de fiction. Et dans ce roman plutôt cool (en apparence du moins), c'est surtout la culture pop qui triomphe : vieilles bandes de série B, séries TV (Star Trek) et bien sûr, vieille marotte de l'auteur, la musique pop (4). En plus d'un name-dropping exhaustif de toute la scène musicale californienne de l'époque, l'auteur propulse une nouvelle fois un groupe de rock au cœur de son intrigue, ici un groupe de surf-music relativement minable (il y avait déjà un groupe garage dans Vente A La Criée et, à ce que j'en sais, un autre groupe de surf dans Vineland), et continue de caviarder son manuscrit de nombreuses paroles de chansons parodiques. Autre détail amusant : au cours de son enquête, Doc Sportello assiste, médusé, à l'émergence d'Internet via les prémisses du réseau ARPANET. Et Pynchon de quasiment s'auto-citer : « de nouveaux ordinateurs se connectent chaque jour » fait directement référence au « jour après jour, les pionniers et les géomètres progressent et davantage de points sont reliés » de Mason & Dixon.

Vice Caché est donc un roman déjanté, direct et désopilant, le plus accessible de Pynchon (avec Vente A La Criée), qui fera le bonheur des amateurs et on le recommandera volontiers à tous ceux qui voudraient découvrir cet auteur énigmatique car ce millésime est en même temps totalement représentatif du style Pynchon. On retrouve cette faculté à brasser de multiples personnages, à les « croquer » en les rendant vivants, singuliers et passionnants en seulement quelques lignes. Sont au rendez-vous aussi les digressions en cascades, le déluge de majuscules et d'acronymes, l'humour décapant (c'est sans doute son roman le plus drôle) et un art consommé du dialogue (ou plutôt consumé en l'occurrence – Doc Sportello fumant plus de joints qu'Elliott Gould ne fumait de clopes dans Le Privé d'Altman (5) ). A ce titre, il me semble important de dire un petit mot sur la traduction. Surprise, ce n'est plus Claro aux manettes mais un nouveau venu dans l'univers de Pynchon, Nicolas Richard (6), dont il faut saluer l'excellent travail : l'argot, la verve, l'alacrité, le rythme incisif des dialogues sont rendus avec énormément de justesse et de talent. Et pourtant, traduire Pynchon ne doit pas être tâche aisée…

Une remarque pour finir : invitons les néo-pynchoniens aussi bien que les convertis de longue date (anglophones) à visiter le PynchonWiki (7), exercice encyclopédique pharaonique autour de l'œuvre de l'auteur, qui propose notamment un index exhaustif (!) de tous les personnages apparaissant dans ses romans.


(1) Voilà pourquoi Pynchon est « apparu » dans la série animée Les Simpson avec sur la tête un sac en papier frappé d'un point d'interrogation… Et toujours dans le registre des curiosités, notons qu'une copieuse correspondance entre l'auteur et son ancien agent littéraire est enfermée à double tour dans une bibliothèque new-yorkaise et ne pourra être exhumée que lorsque l'écrivain sera, lui, inhumé…
(2) Profitons-en pour signaler que la traduction du dernier DeLillo, Point Omega, paraît également cette rentrée chez Actes Sud.
(3) On notera à ce sujet quelques accointances entre certains éléments de Vice Caché (les scènes de trips de Doc, l'excursion baroque à Las Vegas et un sentiment général de déliquescence) et Las Vegas Parano, le manifeste gonzo de Hunter S. Thompson.
(4) On ne s'étonnera d'ailleurs pas que Pynchon soit un inconditionnel de Roky Erickson, l'un des rares authentiques déglingos de la musique rock, avec qui il partage une profonde paranoïa et une obsession maladive des complots (mais pas encore la même chambre d'hôpital psychiatrique…)
(5) Irrévérencieuse et jubilatoire adaptation de Chandler (ouf, on en revient à la littérature !) mettant en scène un Marlowe plutôt largué et se déroulant… à Los Angeles au début des années 70.
(6) Et comme il n'y a pas de hasard en ce bas monde, Richard a notamment traduit Gonzo Highway d'un certain Hunter S. Thompson.
Notons aussi que l'on peut voir à l'adresse suivante une vidéo où le traducteur présente Vice Caché : http://www.dailymotion.com/video/xdz4jf_thomas-pynchon-vice-cache-par-nicol_creation
(7) http://pynchonwiki.com/


Julien Lefebvre
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