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Vacheries littéraires

Publié le 24/02/2011
La parution récente d'un imposant Dictionnaire des injures littéraires révèle qu'en littérature comme ailleurs, les auteurs trempant leur plume dans le vitriol sont des hommes ni pires, ni meilleurs excepté quand leur indignation fait mouche et nous ravit.
La haine littéraire, quel que soit l'aspect qu'elle revêt (de l'humour noir à la satire plus ou moins féroce ou à l'insulte infamante), est tellement universelle et infinie que la définir, en esquisser une histoire ou un recensement serait impossible, même si nous ne résisterons pas au plaisir de vous donner, au cours de ce parcours, plusieurs exemples de gifles bien assénées…

Posons tout d'abord quelques jalons en rappelant que l'« épigramme » (précurseur de l'aphorisme) d'auteurs antiques tels Aristophane, Lucien de Samosate, Catulle ou Martial manifeste déjà une sacrée insolence mâtinée d'une crudité verbale qui ferait actuellement blêmir les plus délicats. Ces écrivains n'hésitaient pas à s'en prendre à Jules César ou aux littérateurs ratés avec un art certain de la chute : « Tu veux savoir, Pontilianus /Pourquoi je ne t'adresse pas mes livres ?/C'est pour que tu ne m'adresses pas les tiens » (Martial).

Aujourd'hui, les attaques agitent toujours ce monde peu policé : car si les fréquentes accusations de plagiat trahissent les ego et autres jalousies entre gens de lettres, que dire de la qualité plus que suspectée des best-sellers ou du retrait de Céline, encore maudit pour son antisémitisme notoire, des célébrations en 2011 pour le cinquantenaire de sa disparition ? Le succès d'un livre se mesure d'abord à l'adhésion positive du public mais peut également se nourrir des controverses médiatiques, arbitres des débats. La presse n'hésite souvent pas à redonner au mot « critique » tout son sens, et certaines signatures restent célèbres pour leurs redoutables jugements, comme par exemple le féroce Sainte-Beuve au XIXe siècle ou, les contemporains Angelo Rinaldi et Pierre Jourde. Deux professeurs agrégés, Anne Boquel et Étienne Kern se sont dernièrement replongés dans le bouillonnant XIXe siècle pour nous livrer une passionnante Histoire des haines d'écrivains (désormais disponible en format de poche) : cette étude fourmillante d'anecdotes sur les coulisses de la création donne à lire autrement à la fois les grands classiques (« de Chateaubriand à Proust ») mais nous propose en même temps une histoire très vivante de la littérature de cette époque, animée de ressentiments entre des écrivains si peu amènes entre eux. On apprend par exemple que la haine ne se situait pas exclusivement sur le plan intellectuel, mais qu'elle pouvait prendre le détour de rivalités amoureuses : Sainte-Beuve a séduit la femme de Victor Hugo tout en portant quelques coups de griffes sur les écrits de ce dernier, mais n'a pas été épargné par les cibles ses victimes qui le payaient en retour d'insultes comme « serpent à sonnets » (Hugo) ou lui vaudront l'affectueux surnom « Sainte-Bave » de la part de Proust... D'autres agressions « ad hominem » prennent prétexte de se moquer (ou)vertement des défauts physiques ou moraux des hommes et femmes de lettres afin de mieux les affaiblir, tous les coups les plus bas étant alors permis : citons par exemple la charge de Baudelaire contre George Sand, n'hésitant pas à la traiter de « latrine » ou Louis-Ferdinand Céline qui lâcha toute sa cruauté intestine à l'encontre de « l'agité du bocal » Sartre (ce dernier avait rédigé le « portrait d'un antisémite ») l'insultant de « demi-sangsue, demi-ténia » aux « yeux d'embryonnaires » puis de « damné pourri croupion », « petite fiente » et autres sobriquets fleuris. Mais la consécration par les autres écrivains, le public, la presse ou l'Académie française (souvent assortie d'une reconnaissance sociale et financière, le statut d'écrivain étant alors si précaire) demeure l'enjeu essentiel envers lequel se focalisent les inimitiés les plus vives. La plus illustre est restée sans nul doute la « bataille d'Hernani » qui, en 1830, a vu s'opposer autour de la pièce scandaleuse de Victor Hugo les tenants de la nouvelle école romantique (Gautier, Nerval) aux résistants de l'ordre classique hérité du XVIIe siècle. Le manque d'argent pousse souvent certains à haïr publiquement les succès de leurs pairs tel Balzac qui, enlisé dans des dettes légendaires, jalouse Eugène Sue reconnu grâce à ses Mystères de Paris.

Chaque époque est riche de détracteurs comme la période de la Révolution (Paul-Louis Courier, dont les œuvres récemment rééditées sont un célèbre exemple) ou celle du surréalisme au XXe, comme le remarque Frédéric Saenen dans son inédit Dictionnaire du pamphlet. La religion (l'anticléricalisme virulent de Voltaire, ou de Léon Bloy qui s'en prit de même avec virulence aux « cochons » de bourgeois et à la République), mais aussi les politiques (de gauche à droite) ont toujours été les cibles privilégiées d'auteurs ayant choisi pour déverser leur bile et asseoir leur renommée la voie royale du « pamphlet ». Grâce à F. Saenen, on retrouve les figures et ouvrages incontournables tels que les pamphlets interdits de Céline, le sérieux La littérature à l'estomac de Julien Gracq, le parodique et désopilant Jourde et Naulleau, ou le politiquement incorrect Philippe Muray (1945-2006) dont on regrette la verve ironique contre la société « dysneylandisée » et sa dénonciation de « l'empire du Bien » qui lui valut de se défendre à son tour contre l'accusation de nouveau réactionnaire. A côté de ces repères, beaucoup d'auteurs méconnus ou carrément inconnus (que des maisons d'éditions décident de republier comme Le fœtus récalcitrant de Jossot) sont à découvrir, dessinant ainsi une vision d'ensemble de cet exercice périlleux érigé en genre littéraire à part entière. Malgré la vocation polémique de ces vacheries d'écrivains, n'oublions pas que la haine peut être un formidable moteur d'écriture renvoyant au spectacle permanent de la comédie littéraire, donc à la nature humaine et à son jeu social. « Il n'y a de vraies haines que les haines littéraires » affirmait Hugo qui se flatta à la fin de sa vie « d'être un homme haï ». Zola, pourtant une de ses cibles favorites sur la crudité de son inspiration, n'en pensait pas moins en faisant l'éloge paradoxal de cette force saine et créative qu'aucun des (mauvais) esprits ici cités n'aurait sans doute tenu à dénoncer : « La haine est sainte. Elle est l'indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise. Haïr, c'est aimer […] Si je vaux quelque chose aujourd'hui, c'est que je suis seul et que je hais ».
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