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AINSI SOIT L'UTOPIE

Publié le 11/06/2002
Refaire l'Eden avec les moyens de la chute. (Cioran)

La très récente publication, chez Larousse, du Dictionnaire des utopies, nous a amené à nous (re)plonger dans l'histoire protéiforme et complexe de l'utopie.

Protéiforme parce que l'utopie,  pays de nulle-part, non-lieu de tous-temps, se manifeste dans tous les domaines (littérature, histoire, arts...) et qu'elle échappe aux cadres et aux définitions stricts.
Complexe parceque si l'utopie se définit difficilement, c'est qu'ayant pris de multiples voies elle est sans-cesse bousculée (controversée, récupérée, dénigrée, mal interprétée) car elle a toujours dérangé.

Rappelons aussi que l'ambiguïté intrinsèque de l'utopie (fiction visionnaire ?, prophétie fabuleuse ?) trouble les pistes et en rend toute tentative de définition quasiment caduque.

Le cheminement  dans cet ouvrage, d'abord sous la forme hasardeuse de la déambulation, évolue rapidement, et c'est probablement le propre de  toute lecture d'une encyclopédie, vers une suite de "rebonds", de sauts d'un concept ou d'un nom à un autre, procédant par associations d'idées et désir "d'aller voir un peu plus loin".

Commençant la lecture, de façon logique, par l'entrée concernant Thomas More et l'histoire de son Utopia (1516), on jubile de (re)découvrir qu'au XVIème siècle, More imagine, au sein de sa cité idéale, une organisation politique et sociale élaborée autour de l'abolition de l'argent et de la propriété privée, la réduction du temps de travail, etc. ; dans l'intérêt de chacun et de la communauté. L'oeuvre, écrite par le vice-shérif de Londres après un voyage en Flandres, est avant tout un récit fictionnel (mais vraisemblable) qui, en inventant une société égalitaire, juste et heureuse "a pour dessein avoué d'annoncer la plausibilité d'un monde à l'envers et pour dessein latent de dénoncer la légitimité d'un monde soi-disant à l'endroit". L'homme y apparaît comme un être politique et responsable, et dont le principal souci est de bien vivre avec les autres.

Le texte de More, rapidement traduit en Europe, inspire au fil des siècles des dizaines de penseurs et de courants descendants de l'Utopia, constituant une sorte de famille, réunie autour de la perfectibilité de l'humain et de la société. C'est dans l'examen de cette famille que l'on peut  voir émerger une figure un tant soit peu homogène de l'utopie.

Après moults détours et ayant croisé les noms d'Erasme, Saint-Simon, Francis Bacon, Baudelaire ou Marx (dans le désordre), on a envie de faire un voyage dans le temps et d'aller trouver , début XIXème, Charles Fourier, témoin des premiers pas de la société industrielle qu'il critique férocemment mais avec le désir de la transformer, non pas de la détruire. Si Fourier, dans le mouvement "d'écart absolu", propose une sortie hors des systèmes établis, c'est pour repenser et refonder les rapports humains pervertis et étouffés par les institutions et leurs gangues (famille, progrès, nation...). D'où son principe de libération totale des passions qui doivent s'épanouir pour parvenir à l'Harmonie. Là, il est en rupture avec les utopies antérieures (Owen, Saint-Simon) qu'il accuse de n'avoir pas considéré, sinon réprimé, les mécanismes passionnels. Néanmoins, Fourier est un héritier des utopismes classiques et la filiation se retrouve dans de nombreux domaines (organisation du travail, canalisation des énergies et forces de tous pour modifier la société...).

L'examen des utopies (et le propos des auteurs de ce dictionnaire s'appuie particulièrement sur cette dimension) n'a aucune valeur sans la prise en compte de l'histoire  (remise en question des réalités, projection, confrontation présent/avenir, prophétisme, âge d'or...) et pose toujours la question de la spacialité. Bien que définie comme "non-lieu", l'utopie invente sans-cesse les endroits (île, espace isolé, ailleurs) où elle pourrait s'épanouir, ainsi que les formes concrètes qu'elle pourrait adopter (phalanstère, cité idéale, cité - jardin, maison de verre...).

Ainsi  l'histoire et l'architecture occupent une grande place dans l'ouvrage, aux côtés de tous les champs dans lesquels l'utopie s'est exprimée et continue parfois à le faire : la littérature (fiction, poésie, théorie), l'art, le théatre ou l'opéra.
Sans oublier l'anarchisme, Dada, Mai 68, Sade et quelques cent autres entrées qui appellent à s'engouffrer dans la brèche ouverte par les quelques grands "théoriciens" utopistes.
Pour ce, on pourra piocher dans la succinte bibliographie ci-jointe, et surtout ne pas hésiter à construire soi-même sa propre vision utopique, sachant que toute liste est subjective, donc  lacunaire et contestable.

Jonathan Burgun

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