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Berlin, 1989 - 2009

Publié le 29/09/2009
Vingt ans après que reste-t-il du mur de Berlin. Sur place, pas grand chose sinon quelques fragments conservés ici ou là au titre de souvenirs historiques. Mais dans l'histoire allemande, dans celle de l'Europe ?Et qu'en demeure-t-il dans les mémoires ? Jean-Pierre Ricard, traducteur, nous raconte l'histoire... et sa suite.
Le 23 mai dernier, l'Allemagne a fêté le soixantième anniversaire de la création de la RFA. Elle s'apprête à célébrer un autre anniversaire majeur le 9 novembre : les 20 ans de la réunification du pays. C'est le 9 novembre 1989, en effet, qu'est tombé le mur de Berlin, qui séparait la ville en deux et matérialisait la division du pays depuis le 13 août 1961. La chute du mur est devenue depuis l'événement emblématique du Tournant (die Wende, nom donné en Allemagne à la période de la réunification).

En quelques semaines, la révolution pacifique (friedliche Revolution) de l'automne 1989 en RDA a eu raison de la division de l'Allemagne. Tout part d'un mouvement populaire réclamant des réformes politiques. Le 4 septembre 1989, un millier de manifestants participent à la première des manifestations du lundi (Montagsdemonstrationen), défilés pacifiques qui se concluent par une prière pour la paix à l'église Saint-Nicolas, dans le centre de Leipzig. Ces manifestations se répètent, rassemblant chaque fois une foule de plus en plus nombreuse. Tout bascule le lundi 9 octobre. Alors qu'une tension extrême règne dans la ville, 70 000 personnes osent défier le régime. Les manifestants défilent toute la nuit dans le plus grand calme, portant des bougies. Débordé, le pouvoir n'ose pas ordonner à la police d'intervenir. Les manifestants viennent de porter un coup fatal au régime.

En 1989, les ressortissants de RDA étaient de plus en plus nombreux à quitter le pays via la Tchécoslovaquie et la Hongrie, dont les dirigeants, incapables de faire face à un tel afflux de réfugiés, demandèrent aux dirigeants est-allemands d'intervenir. C'est dans ce contexte que le Politburo se réunit 9 novembre 1989 à la demande d'Egon Krenz, à la tête du Parti communiste depuis quelques semaines seulement. La question de la liberté de circulation entre l'Est et l'Ouest figure à l'ordre du jour. Le porte-parole du gouvernement, Günter Schabowski, doit annoncer lors d'une conférence de presse retransmise en direct par la télévision et la radio est-allemandes à 18 heures les mesures décidées par les autorités.

Lors de cette conférence, un journaliste italien finit par lui poser la question essentielle : les citoyens de la RDA auront-ils le droit de circuler librement ? Schabowski répond d'abord de manière évasive, puis conclut, presque en passant : « Nous avons donc décidé aujourd'hui de prendre une disposition qui permet à tout citoyen de la RDA de sortir du pays par les postes-frontière de la RDA ». « Dès maintenant ? », demandent les journalistes. Schabowski se penche alors sur le document qu'il tient à la main et lit : « les voyages privés à l'étranger pourront être autorisés sans conditions particulières ou raisons familiales. Les autorisations seront délivrées rapidement ». « À partir de quand ? », demande quelqu'un.  « Pour autant que je sache… immédiatement… sans délai », répond Schabowski, qui ignore que les voyages doivent faire l'objet d'une demande préalable de visa. À un journaliste qui lui demande si cette mesure est valable aussi pour Berlin-Ouest, il répond que les départs pourront s'effectuer par tous les postes-frontière entre la RDA et la RFA, y compris à Berlin.

La conférence de presse prend fin à 19 h. Une demi-heure plus tard, la télévision est-allemande annonce : « Les demandes de voyages privés à l'étranger peuvent être faites dès à présent sans motif particulier ». À 20 h 30, les premiers citoyens de la RDA se dirigent vers les postes-frontière, qui restent fermés parce que les soldats n'ont reçu aucune consigne. La foule devient de plus en plus nombreuse. Au bout de quelque temps, les soldats reçoivent l'ordre de laisser passer quelques personnes pour éviter une émeute, mais ils ne contrôlent plus la situation. À 22 h 45, les informations de l'Ouest annoncent : « Ce 9 novembre est un jour historique. La RDA a annoncé que ses frontières étaient désormais ouvertes à tous. Les portes du Mur sont grandes ouvertes ». À Berlin, tous les barrages des postes-frontière, pris d'assaut, sont levés à minuit. Dans la nuit, des dizaines de milliers d'Allemands de l'Est accèdent en toute liberté à la partie Ouest de la ville.

Si la date officielle de la réunification allemande est le 3 octobre 1990, c'est donc dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, avec la chute du mur, que l'Allemagne s'est de fait réunifiée. Il a d'ailleurs été question de faire du 9 novembre le jour de la fête nationale en Allemagne. Mais d'autres souvenirs sont attachés à cette date, puisque le 9 novembre fut aussi le jour du putsch de Hitler à Munich en 1923 et des pogroms de la Nuit de cristal en 1938. Les Allemands ont donc choisi le 3 octobre pour leur fête nationale, mais le 9 novembre reste inscrit dans les mémoires comme le jour de la fin de la division de l'Allemagne.
Les enfants de 89 ont grandi avec l'idée d'une Allemagne unie et d'une Europe ouverte. La chute du mur et l'unité de l'Allemagne sont aujourd'hui des réalités tellement évidentes qu'on oublie parfois que la réunification n'a que vingt ans et que Berlin, aujourd'hui une des capitales européennes les plus attirantes, en particulier pour les jeunes, était encore assez récemment une ville coupée en deux dont une moitié était très mal connue des étrangers. Le rideau de fer semble n'être qu'un lointain souvenir et il est difficile de discerner des traces de la dictature dans les rues cosmopolites de Berlin.

D'autres villes de l'ex-RDA, moins à la mode que Berlin, connaissent elles aussi une remarquable expansion. Les universités des Länder de l'Est, reconstruites rapidement, sont souvent devenues plus attirantes que celles de l'Ouest, parce qu'on leur a accordé des moyens considérables. On redécouvre que d'anciennes grandes capitales de la culture européenne, comme Leipzig, Dresde, Weimar, qui nous apparaissaient souvent reléguées dans un Est à peu près inaccessible, sont à quelques heures de train de Paris. Comme à Berlin, des étudiants et des artistes y affluent du monde entier, attirés par un héritage culturel impressionnant, de riches bibliothèques, des conditions matérielles de vie souvent plus faciles que dans bien des pays européens et un climat général de grande liberté. Ce mélange entre une tradition séculaire et un espace en friche, unique en Europe, donne parfois le sentiment que tout est à réinventer et à reconstruire.

Pourtant, désertée au moment de la réunification, l'ex-RDA ne s'est pas encore repeuplée. Les nouveaux Länder de l'Est, Berlin compris, sont en proie à de grandes difficultés économiques et le taux de chômage y est extrêmement élevé. Beaucoup de gens ont eu du mal à trouver une place dans le nouveau système libéral après 1989. C'est particulièrement sensible dans les petites villes, où certains regrettent un temps qui n'était pas rose mais où ils avaient du travail et où « tout le monde se serrait les coudes ». Les Allemands de l'Ouest, de leur côté, ne voient pas toujours d'un bon œil leurs voisins. Nombreux sont ceux qui s'indignent à l'idée qu'une partie de leurs compatriotes a accepté, après les années du nazisme, une autre dictature. Malgré les efforts colossaux fournis par l'État allemand depuis 1989 pour refonder le pays, il est toujours question, en Allemagne, de l'Est et de l'Ouest. La disparité des salaires entre les régions est une réalité. Les mentalités, elles aussi, sont souvent perçues comme différentes. Impossible de passer quelque temps en Allemagne sans entendre parler des « Ossis » (Allemands de l'Est) et des « Wessis » (Allemands de l'Ouest) et de leurs prétendues caractéristiques : d'un côté, des gens cupides, superficiels, prétentieux, victimes consentantes de l'immoralité capitaliste. De l'autre des individus mal embouchés, méfiants, aigris, intolérants. Nombreux sont ceux, des deux côtés, qui ont le sentiment d'avoir été floués au moment de la réunification. La valeur de la monnaie de l'Est a été déclarée égale à celle du Deutschmark de l'ex-RFA pour permettre l'unification monétaire du pays, et l'État a consenti de très gros efforts en faveur des nouveaux Länder de l'Est. L'hymne national est-allemand a tout simplement disparu et l'hymne de la RFA a été adopté sans autre forme de procès. De là bien des rancœurs, les uns considérant avoir fait des efforts insuffisamment appréciés, les autres ayant le sentiment d'avoir été traités avec paternalisme et plongés dans un système nouveau sans être réellement consultés. Toutes ces questions restent sensibles. Ainsi, récemment, il a été question d'intégrer une strophe de l'hymne est-allemand (« Auferstanden auf Ruinen ») à l'hymne national, pour donner à l'épisode de la partition toute sa place dans la mémoire nationale. L'union reste un chantier.

Par ailleurs, la perception du passé de l'Allemagne et de Berlin a donné naissance à bien des paradoxes. À Berlin même, une double rangée de pavés indique l'ancien tracé du mur. Pour la plupart des touristes du XXIe, il s'agit d'un détail relevant du folklore. Des morceaux du mur, couverts de peintures et de graffitis, sont éparpillés dans les musées et les rues du monde entier et sont partout devenus le symbole de la liberté retrouvée. Le musée du Checkpoint Charlie, qui raconte l'histoire, tantôt drôle, tantôt terrible, de ceux qui ont essayé de franchir le Mur entre 1961 et 1989, est le plus visité de Berlin. Chaque visiteur rapporte de son premier voyage à Berlin la carte postale « You are leaving the American sector ». Le Stasi Museum de Berlin, ou celui du Runden Ecke à Leipzig, tous deux situés dans les anciens quartiers-généraux de la Stasi, ne connaissent pas la même popularité. L'Ostalgie (la nostalgie de l'Est) est un sentiment à la mode et il est de bon ton, à Berlin, d'évoquer avec un sourire entendu les années de la RDA. Les cafés branchés de Prenzlauer Berg, le quartier nord de Berlin anciennement situé à l'est du mur, portent des noms tels que « Gagarine » ou « Pasternak ». On y voit sans s'étonner des portraits de Lénine, voire de Staline souriant à une petite fille blonde qui lui offre des fleurs. L'Ostalgie peut sembler déraisonnable.

Le pays a encore du chemin à faire avant d'être réunifié en profondeur. Le sentiment que tout reste à faire donne à Berlin et à certaines villes de l'Est un charme incontestable. L'anniversaire de la réunification de l'Allemagne nous offre une occasion irremplaçable de nous interroger sur l'histoire de l'Allemagne de l'après-guerre et de chercher à comprendre un peu mieux un pays qui, aujourd'hui plus que jamais peut être, se trouve une nouvelle fois à sa place : au centre de l'Europe.

- Jean-Pierre Ricard



Photo : Berlin 1989, fall der mauer, Vivaopictures - Flickr - Publiée sous licence Creative Commons
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