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Pierre Michon, un roi sorti du bois

Publié le 29/09/2009
C'est une première et nous en sommes très fiers, Pierre Michon sortira de sa profonde forêt littéraire pour gagner notre plaine. L'occasion pour nous d'évoquer son cas, très singulier dans la littérature d'aujourd'hui
C'est avec un plaisir non dissimulé que la librairie Mollat reçoit le jeudi 1er octobre l'écrivain Pierre Michon, que l'on dit plutôt rare, et à ce titre impatiemment attendu par un lectorat acquis depuis le surgissement de ses Vies minuscules couronné chef-d'œuvre impeccable, à l'instar de tant d'empereurs et de peintres qu'il convoque sur la scène de ses écrits. Si la rencontre s'attachera au texte paru en avril dernier chez Verdier, Les Onze, qui tisse avec les précédents les échos d'une œuvre dense, serrée, remarquable en ce qu'elle relance sans fin la littérature, il convient d'esquisser brièvement un chemin parcouru depuis 1984 soit cette entrée fracassante et triomphante dans le royaume des Lettres jusqu'à la rupture qu'amorce, selon l'auteur même, ce dernier opus.

Dès la résurrection de ces humbles (de la « Vie d'André Dufourneau » à la « Vie de la petite morte ») qui ont peuplé l'enfance limousine et forgé l'imaginaire de ce « petit témoin », la littérature s'inscrit dans une ambivalence foncière, entre fantasme de gloire et interdiction souveraine. A la fois fétiche vénéré et tentation du blasphème à l'endroit même de son impuissance, la prose de Michon oscille entre tentation du lyrisme et prosaïsme ironique, ne cessant de rappeler cette dialectique (amour/haine de la littérature) comme moteur de l'Histoire et de toute œuvre, à l'instar de ses Maîtres : Faulkner (nommé « le Père du texte »), Flaubert, mais aussi Rimbaud, Hugo, Beckett, Borges, Hugo ou Melville. De même, ces figures en majesté (Le Roi du bois, Corps du roi, L'empereur d'Occident, Le roi vient quand il veut), de théologiens ou de saints (Vie du père Foucault et l'abbé Bandy dans Vies minuscules ; Abbés ; Sainte Enimie dans Mythologies d'hiver) rejouent la présence tutélaire et omnipotente de ce « Dieu littérature » dans le texte quand bien même le « rien » prononcé par cette bouche d'ombre inspirant doute et ferveur (métaphysiques, littéraires) règne finalement au fond des bois (Mythologies d'hiver, Le Roi du bois).
Les défroques de Van Gogh (Vie de Joseph Roulin), Goya ou Watteau (Maîtres et serviteurs) servent de métaphores puissantes pour donner chair aux aspirations créatrices. Depuis le choix du Saint-Thomas de Vélasquez en couverture de l'édition Folio des Vies minuscules et la fameuse photographie de Carjat fixant pour la postérité Rimbaud le fils,  la peinture demeure l'inépuisable sujet et objet de l'œuvre tant la littérature que désire Pierre Michon est tendue vers l'accomplissement d'une prose incarnée qui aurait la perfection immédiatement visible d'un chef d'œuvre pictural.

Tout comme l'art, l'Histoire est un mythe fécond, notamment la période révolutionnaire qui se trouve en filigrane dès les aspirations sociales de Joseph Roulin (Vie de Joseph Roulin), ou dans certaines Mythologies d'hiver. Cette fascination pour le pouvoir éclate au grand jour dans le fameux tableau exposé au Louvre représentant ces onze membres du Comité de la Terreur, sauf que cette commande et son exécuteur François-Elie Corentin ne sont que pures fictions, renvoyant l'Histoire et sa propre glose à  leur fantasme de vérité.

En quelques vingt-cinq années, le narrateur michonien est passé d'une ivresse présomptueuse (Vies minuscules) à un  bonimenteur despotique mais truqueur (Les Onze), signe de l'immoralité du texte et de la distance critique qui a gagné de plus en plus son auteur devenu l'ombre sur le mur de la caverne primitive (Maîtres et serviteurs, La Grande Beune, Les Onze) ou tapie au fond du tableau et qui se confond peut-être dorénavant avec ce Père (père ?) absent, commanditaire mort et glorieux à la fois, leurre magnifique, « dédicataire noir » de ces Vies qui lui sont adressé mais qu'il ne pourra lire.

C'est d'abord ce miracle de transsubstantiation  changeant la « viande morte » de ces anonymes obscurs « en texte »,  cette vieille alchimie du plomb (ou de la boue) transfigurée en or qui anime l'écriture, jusqu'à un jeu de miroirs de plus en plus équivoque où l'auteur démultiplié (sous « onze masques ») se moque de lui-même tout en se riant de notre crédulité. Car, comme il nous avait averti dès sa genèse « parlant de lui, c'est de moi que je parle » (Vies minuscules) sans omettre que la fiction littéraire vient redoubler le simulacre de la légende, de la Belle Langue et de l'Histoire. Probablement, c'est l'apparition rurale, infantile et archaïque (révélée par le retour récurrent aux peintures préhistoriques de Lascaux, dans la fin La Grande Beune et des Onze) qui définit finalement le mieux l'œuvre de Pierre Michon, à savoir cette « paysanne noire qui creuse un trou où la langue démesurément s'engouffre et vibre » (Rimbaud le fils).


Photo : Pierre Michon. (D.R./Verdier)
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