Jacques Ellul et Bordeaux, un auteur, plusieurs facettes
Principalement actif en plein milieu du mouvement personnaliste dans les années 1930, Jacques Ellul est vu par Patrick Chastenet, son plus grand spécialiste, comme une sentinelle dans l'époque. Grand collaborateur de Bernard Charbonneau, les deux auteurs font infuser leur vision révolutionnaire de la liberté tout au long de la première moitié du XXème siècle. La pensée d'Ellul est globale: politique et économique, écologique et sociologique, religieuse et spirituelle. Héritier revendiqué de Marx, Kierkegaard et Karl Barth, son agilité d'écriture, de traitement de sujets distincts mais formant un tout compact, fait d'Ellul un philosophe difficilement résumable, tant il a de facettes.
L'une d'entre elles plante le décor. En effet, on ne peut pas parler de Jacques Ellul sans parler de Bordeaux, l'un faisant partie de l'autre. Né le 6 janvier 1912, Ellul illustre son précepte de l'action locale toute sa vie. Professeur d'histoire sociale à l'université de Bordeaux à la Libération, c'est à cette même période qu'il décide de s'investir en politique en tant qu'adjoint au maire, poste où il se rendra compte de l'impuissance décisionnelle des élus et façonnera donc une partie de sa vision politique. Avec la complicité de Bernard Charbonneau, ils s'engagent dans la mouvance chrétienne non-conformiste et animent depuis Bordeaux un groupe de liaison avec la revue Esprit jusqu'en 1939, période où il rejoint la Résistance. De manière générale, Ellul s'est toujours investi dans la vie de sa ville, en rejoignant une association de prévention contre la délinquance chez les jeunes, un groupe de défense écologiste en Aquitaine, jusqu'à se présenter aux élections générales en 1945 sur la liste de l'Union Démocratique et Socialiste de la Résistance.
Ellul et la technique : contre la marche de l'interventionnisme étatique
Notion centrale et récurrente de l'œuvre d'Ellul, la technique - et surtout la technicisation, l'arrivée et l'implantation invasive de cette dernière - est le principal champ de recherche du philosophe bordelais. Il définit les spécificités de la technique moderne en huit grands principes : la rationalité , l'artificialité , l'automatisme , l'auto-accroissement , l'unicité , l'entraînement des techniques , l'universalisme et l'affranchissement de la technique de toutes les contraintes économiques, éthiques et spirituelles. L'arrivée de cette nouvelle technicisation facilitant l'installation d'un État interventionniste, Ellul voit en une société anarchiste la seule manière pérenne de vivre d'une économie non technicienne et d'un libéralisme non capitaliste. Ces théories naissent d'une époque marquée la guerre dans laquelle les modes de vie sont quasi-entièrement tournés vers le travail. En d'autres termes, la technique est, pour Jacques Ellul, un système, et s'oppose à la vision de Jurgen Habermas qui promet la disparition des dérives technicistes avec le capitalisme. La critique de "l'illusion techniciste" est donc un sujet récurrent du philosophe, notamment dans Le bluff technologique (1988), La technique ou l'enjeu du siècle (1954), ou Le système technicien (1977).Ellul et la politique : propagande, liberté et révolution
A travers l'étude de la technique, Jacques Ellul étudie son impact sur nos sociétés, et notamment sur les différents systèmes politiques sous différents aspects, le principal étant la propagande. Inévitable sous un régime techniciste, Ellul ne la voit pas uniquement comme l'apanage des systèmes totalitaires. On la retrouve au cœur même de la démocratie. Sous le joug de la technique, elle n'est plus un choix, elle devient un régime permanent et orchestré qui touche le grand public par tous les canaux possibles (cinéma, radio, histoire, télévision). Indispensable pour les gouvernants et les gouvernés, Patrick Chastenet résume parfaitement cette pensée en précisant que, pour l'auteur, "il n'existe pas de démocratie sans information pas plus qu'il n'existe d'information sans propagande".La question politique est donc omniprésente dans l'œuvre du philosophe. Sceptique quant à la marge de manœuvre laissée aux politiques, gênés (eux-mêmes) par un système technico-économique qui ne leur laisse que l'illusion de la décision, Ellul refuse l'illusion partisane, autant fasciste que socialiste, et se voit comme un fédéraliste libertaire. Son approche est en tous cas critique, et il discerne dans les régimes politiques la différence entre le nécessaire et l'éphémère. Le rapport de l'auteur à la politique est d'ailleurs contradictoire par instants, et scande d'abord la dédramatisation de cette dernière illusion, pour repolitiser ensuite le débat. Et si cette dépolitisation-repolitisation mène inévitablement à des tensions, Ellul prêche contre la Sainte-Trinité technicienne (Etat - Production - Technique) la formation d'un "Homme raisonnable" rejetant autant l'irrationnel que le rationalisme scientiste.
Ce constat amène chez Ellul le souhait de la révolution. Chrétien, il justifie cette volonté de soulèvement avec un raisonnement d'abord sociologique, puis théologique, les régimes politiques ayant la marque du péché. Le chrétien est donc fatalement pour Ellul un révolutionnaire, qui appelle à la conservation du monde face à la forme mécanique et rationnelle. Ces idées sont notamment développées dans Présence au monde moderne (1948), Anarchie et christianisme (1988), L'illusion politique (1965) et Propagandes (1962).
Ellul et la nature : écologisme et ruralité
Si la pensée d'Ellul a toujours eu un caractère révolutionnaire, l'aspect écologiste est quant à lui vu comme précurseur. Il accuse notamment l'approche technocratique de l'homme, colon brutal qui vient habiter un environnement en saccageant la nature et en brutalisant les populations locales. Il se mobilise à de nombreuses reprises contre l'installation d'un barrage à Tignes. Ellul replace la personne au centre de l'écologie, qu'il veut plus humaine et tournée vers les campagnes et ses habitants, ce qui vaudra quelques publications à quatre mains avec Charbonneau. La ruralité et son mode de vie tourné vers la nature est menacé par le productivisme, et Ellul restera tout le long de sa vie un opposant farouche à la colonisation technique. Pour défendre ces lieux, le philosophe met en avant une limitation du pouvoir, de la croissance et remet en question le droit qu'a l'Homme sur la nature. Vous pouvez retrouver ces thématiques dans La nature du combat: pour une révolution écologique écrit avec Bernard Charbonneau (1985).Ellul et la théologie : anarcho-christianisme
Dès sa majorité atteinte, Ellul se convertit au protestantisme. L'aspect théologien d'Ellul, moins étudié que ses observations sur la technique, est pourtant tout un volet très parlant sur le travail de l'auteur. Il oppose en effet la foi et la religion, préférant le rapport de l'Homme à Dieu plutôt qu'à un dogme moral et restrictif. Et s'il voit le message de l'Evangile comme louable, les institutions religieuses viennent le trahir. La vision qu'a Ellul de la foi est en fait très proche de ses conceptions libertaires : la foi est un espace de liberté pour le croyant face au système techniciste, distinctement de la religion. Cette conception de la foi est principalement trouvable dans Anarchie et christianisme (1988), La subversion du christianisme (1984), Politique de Dieu, politiques de l'homme (1966).Précurseur, figure de proue de la scène intellectuelle gasconne, Jacques Ellul n'a jamais été aussi actuel. Mort en 1994 à Pessac, il laisse derrière lui une œuvre dense, riche et florissante, aux facettes toutes plus intéressantes les unes que les autres. Le travail du bordelais a inspiré et continue de traverser les années, laissant fleurir dans son sillage de nouveaux textes qui sont tout autant de relectures du "Penser globalement, agir localement".Ellul voyait à l'époque la bombe atomique sous le prisme de la problématique écologique et notamment les conséquences visibles du dérèglement climatique ainsi que la menace quasi anthropologique de l'explosion du numérique avec l'IA et les big tech comme les appelle Asma Mhalla. Beaucoup d'entre nous redécouvrons encore l'œuvre d'Ellul aujourd'hui, et nombre de penseurs se glissent dans ses pas.