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Le parfum des mots

Publié le 13/10/2005
Parmi les cinq sens, l'odorat n'est pas le moins littéraire, loin s'en faut. Défense et illustration des senteurs glanées dans nos livres.

En ces temps dominés par une rentrée littéraire toujours opulente, il peut sembler saugrenu de consacrer un dossier sur un sujet aussi léger que la place du parfum dans la littérature. Pourtant, derrière son apparente futilité, la parfum révèle des problématiques essentielles qui font se croiser des réflexions philosophiques, historiques, scientifiques et bien sûr littéraires.

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Petite histoire de l'odorat dans la littérature

Dès l'Antiquité, des penseurs se sont interrogé sur la valeur de l'odorat. Les matérialistes comme Lucrèce ont fondé leur analyse sur l'origine matérielle de l'odeur, plus que sur l'odorat, tandis que pour les idéalistes, comme Platon, le sens olfactif est critiquable car imparfait. Mais la critique majeure portée à l'encontre de l'odorat découle de son lien évident avec la bestialité, l'odorat étant de tous les sens celui qui rattache le plus l'homme à l'animal.

Il faudra attendre le XVIIIème siècle pour que le sens olfactif prenne de l'importance dans la littérature, par l'entremise de Jean-Jacques Rousseau, très sensible aux correspondances entre la nature et les odeurs.

Mais c'est surtout au XIXème siècle que l'odorat acquiert véritablement ses lettres de noblesse, grâce notamment à Charles Baudelaire, qui se révèle être un véritable théoricien du parfum. Les fleurs du mal exaltent un sens de l'odorat qui prévaut largement sur celui de la vue et de l'ouïe :

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme des hautbois, verts comme des prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens."

(Les Fleurs du mal)

La perception olfactive se fait alors extrêmement présente dans les romans réalistes et naturalistes de la fin du siècle. Une étude menée à l'aide de la base textuelle Frantext montre que l'expression de l'odeur est particulièrement abondante dans l'œuvre de Zola. Celui-ci prenait l'habitude, entre autre, de caractériser chacun de ses personnages par leur odeur : dans La faute de l'abbé Mouret, Albine est un grand bouquet d'odeurs fortes, Nana dégage l'odeur de la vie, dans Pot-Bouille, Bachelard exhale une odeur de débauche canaille et, dans Le ventre de Paris, François sent le foin et le grand air...

Par la suite, nombreux seront les romanciers tels Giono, Céline, Proust, qui s'attacheront aux perceptions olfactives pour donner corps à leurs récits, et c'est avec Le parfumde Süskind que la littérature contemporaine offre l'exemple le plus caractéristique et le plus célèbre où l'odeur est omnisciente et fait quasiment office de personnage principal.

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Le défi

Parmi les cinq sens, l'odorat est certainement le plus subtil mais aussi le plus méconnu. Il est d'autant plus difficile d'appréhender une odeur, de définir un parfum, que le langage ne semble pas approprié pour rendre compte des odeurs. Ses lacunes et ses carences sont nombreuses, elles témoignent du long mépris dans lequel odeurs et odorat ont longtemps été relégués. Ainsi, dans Bel-Ami, Maupassant se heurte à la pauvreté du langage : " L'air était frais et pénétré d'un parfum vague, doux, qu'on n'aurait pu définir, dont on ne pouvait dire le nom ."

Cependant, et malgré l'absence d'un vocabulaire spécifique, écrivains et poètes ont réussi à écrire sur le parfum, à mettre en mot ce qui aurait facilement pu tomber dans le domaine de l'indicible.

Ainsi, par un jeu de métaphores et de correspondances, des auteurs comme Flaubert et Huysmans ont pu mettre en mot leur fascination quasiment fétichiste pour l'odeur. Les parfums imprègnent si bien leurs oeuvres que le lecteur se surprend à sentir des émanations provenant des phrases :
"C'était une émanation indéfinissable, fraîche, et cependant qui étourdissait comme la fumée d'une cassolette. Elle sentait le miel, le poivre, l'encens, les roses, et une autre odeur encore." Salammbô, de Gustave Flaubert, ou bien " [...] des parfums brûlaient, dégorgeant des nuées de vapeurs qui trouaient, de même que des yeux phosphorés de bêtes, les feux des pierres enchâssées dans les parois du trône." A rebours, de J-K. Huysmans

En somme, c'est peut-être par goût du défi que des écrivains se sont ingénié à créer des ponts entre la senteur et les mots et que, finalement, cela a donné quelques-unes des plus belles pages de l'histoire de la littérature. L'odeur de la madeleine qui réveille le souvenir endormi chez Proust, l'odeur des pins qui permet à Antonio de se diriger dans Le chant du monde de Giono, le parfum qui fait partie intégrante de la personnalité dans Parfum Renoirde Colette, voilà quelques exemples qui feraient presque penser que la poésie fait office de langage naturel du parfum.

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Bibliographie

Dresser une bibliographie complète des romans dans lesquels le parfum tient une place de premier ordre est aussi absurde que de nager derrière un requin pour trouver les hommes, tant l'olfactif est à la fois insidieux et omniprésent dans la littérature. Nous avancerons néanmoins quelques titres, que vous trouverez ci-contre, tout en vous invitant à être sensible à l'usage du parfum dans le roman que vous lisez en ce moment...

Gwénaël

 

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