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François Jullien, la pensée chinoise dans le miroir de la philosophie.

Publié le 06/11/2007
Les éditions du Seuil ont eu l'excellente idée de publier un recueil d'ouvrages de François Jullien. Ce dernier sera d'ailleurs notre invité, dans les Salons Albert-Mollat, le 13 novembre prochain. Afin de nous faire mieux connaître ce philosophe, spécialiste européen de la pensée chinoise, et son oeuvre, voici une visite guidée en compagnie de Jean-Hugues Larché.

François Jullien se situe dans la lignée du grand sinologue Marcel Granet, partageant avec lui une large érudition et une profonde connaissance de la pensée chinoise. François Jullien, helléniste, connaît aussi parfaitement l'histoire et la philosophie grecques. Il peut par exemple comparer la pensée du Grec Thucydide et celle du Chinois Sema Qian, afin d'ouvrir un rapprochement entre l'Occident et la Chine. À l'instar de Nietzsche, hors de tout préjugé, il ne veut pas fonder d'école, mais établir des proximités entre ces différentes conceptions du monde. Il passe par Aristote, Kant, Hobbes ou Montaigne, et a retenu de ce dernier, le « vivre à propos » qui lui semble rejoindre de la pratique quotidienne du sage chinois.

Les 2000 pages de La pensée chinoise dans le miroir de la philosophie, questionnent de façon novatrice les nombreux méandres et multiples chemins de la pensée chinoise. Elles dynamitent, de fait, les polémiques dont a fait récemment l'objet leur auteur, de la part de quelques collègues sinologues. En effet, ce « pavé » de réflexion, développe une pensée des plus originales du début du XXI° siècle, pour qui voudrait aborder la philosophie par son en-dehors et la sinologie pas ses aspects les plus importants et les plus insolites.

Voyons plutôt les thèmes des sept livres qui composent son dernier ouvrage :

Éloge de la fadeur nous apprend que la platitude du goût met tout à « égalité » et que cette insipidité peut amener à une plus intense plénitude. En peinture, en musique ou en poésie, la fadeur évite tout lyrisme.

Le détour et l'accès, revisite Confucius, Mencius, Laozi et Zhuangzi pour mieux synthétiser une stratégie du sens en Chine. Sens éloigné du Logos grec, qui est ainsi plus disponible à la sagesse.

Procès ou création propose de penser autrement le rapport du visible et de l'invisible et répond à la question : pourquoi la pensée chinoise s'est-elle dispensée de la métaphysique ?

La propension des choses se sert principalement du mot che (traduit par processus) qui dispose toute situation en termes de suite d'évènements, de déroulement du temps, de devenir, et ouvre la voie au potentiel. Cette force est à la fois possibilité de se créer dans le monde et, de recréer le monde.

Figures de l'immanence est une lecture philosophique du Yi King à partir de l'œuvre de Wang Fuzhi (XVIII° siècle) qui repense cette pratique divinatoire matérialiste, ne passant pas par la transcendance et parvenant ainsi à la régulation naturelle.

Fonder la morale présente la possibilité de l'accès au Ciel, (élément primordial chez les chinois) à partir de la question morale, dans un dialogue entre Mencius, Rousseau et Kant (« grand chinois » selon Nietzsche).

Traité de l'efficacité, est consacré à la stratégie chinoise (Sunzi ou Sun Bin et Han Feizi) ici, qualifiée d'oblique par rapport à la stratégie grecque, que l'on sait frontale, (rigides phalanges spartiates). Cette stratégie est efficace autant sur le plan de la guerre que sur celui de la parole.

La stratégie du penseur chinois dont l'apanage est la sagesse, reprend dans sa pratique quotidienne, l'obliquité que l'on retrouve dans les arts martiaux , il peut proposer le vide en face de l'attaque, mais aussi l'attaque si l'adversaire propose le vide (voir Sunzi, article VI). Ce paradoxe nous étonne, car notre culture repose sur le frontal, le « systématique » et le conceptuel.
L'artiste chinois, lui, est à la fois peintre, calligraphe et poète, il n'y a pas de division dans ses pratiques. Ainsi, peut-il penser le monde de façon globale, aussi bien que dans ses détails. L'art du souffle lui permet d'atteindre l'harmonisation et d'accéder au grand Tout développé dans son œuvre. On peut alors le qualifier de Lettré, et, cela est vérifiable par la maîtrise de son tracé, la fluidité de sa retenue (pas de contraction) et la grâce du paysage qu'il représente dans son tableau.

La pensée chinoise (ici très brièvement résumée) nous apparaît complexe, voire compliquée. François Jullien, tout en la reflétant à la philosophie, en l'y confrontant, ramène cette pensée vers un élargissement du spontané, du naturel (ziran) ; vertus qui sont avec la disponibilité, les plus importantes du sage.
Avec rigueur et exigence, François Jullien construit une œuvre ambitieuse pour notre temps. Sa démarche est celle d'un chercheur, qui trouve des voies nouvelles, de nouveaux détours et de nouveaux accès, parce qu'il reste essentiellement disponible pour la pensée.

- Jean-Hugues Larché, 15 Octobre 2007

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