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Camus aujourd'hui

Publié le 30/07/2013
Dominique Rabaté, grand spécialiste de la littérature au XX° siècle, fait le point sur l'homme révolté cinquante ans après sa mort.


«Dans l'âge des commémorations où nous sommes, où l'on ne cesse de célébrer des centenaires ou des anniversaires, quel sens donner à celui qui s'empare maintenant d'Albert Camus, mort le 4 janvier 1960, alors qu'il n'avait que quarante-six ans ? De quelles manières reste-t-il notre contemporain, et qu'est-ce que le recul d'un demi-siècle permet d'éclairer d'une œuvre qui continue de s'adresser à nous, en nous donnant sans doute de quoi réfléchir notre temps ?

«Peu après le décès de Camus, en mars 1960, Maurice Blanchot notait dans un émouvant hommage publié à la NRF l'aspect paradoxal d'une œuvre à la fois énigmatique et simple. Cette œuvre, Blanchot la voit comme un interminable « détour vers la simplicité » (titre sous lequel il est repris dans L'Amitié en 1971), comme un effort contrarié vers un rapport immédiat, précédant même le langage, au monde et à autrui. Mais cet effort exige le « détour » par le langage, par la ressaisie de notre rapport à une histoire qui nous malmène, une Histoire qui avait volé, presque aussitôt après sa naissance en novembre 1913, à l'écrivain son père, tombé dès octobre 1914 sur le front de la Marne. Homme de son siècle, ce XX° siècle dont nous héritons avec peine, Camus l'aura été à la fois passivement et activement, dans ses premiers engagements politiques dans l'Algérie des années trente, dans son combat pour la Résistance, dans son action de journaliste. Tout cela est bien connu, comme les attaques très vives dont il a été l'objet, tant de la part des sartriens que des communistes, à différents moments cruciaux de sa vie. L'intellectuel qu'il fut – avec une audience mondiale qui suscite la nostalgie aujourd'hui et dont témoigne son Prix Nobel, une audience planétaire qui ne s'est pas depuis démentie – n'a pas cherché à simplifier, ni à masquer les ambiguïtés qui l'habitent, ambiguïtés qui sont même essentielles pour l'artiste que l'écrivain n'a jamais cessé de vouloir être.
«Le paradoxe de Camus est peut-être dans le statut qu'il a acquis : il est devenu un classique de notre temps, mais là encore sans doute au prix de simplifications qui ne sont pas seulement des injustices. Auteur pour classes de Terminales ? Philosophe trop peu conceptuel ? Moraliste problématique ? Aucune formule ne saurait réduire une œuvre qui frappe plutôt par sa diversité et ses contradictions. Épris de sobriété, tourné vers un idéal de bien dire qui lui fait préférer le ligne claire d'une langue accessible, Camus n'a rien d'un moderniste dans un temps où les grands inventeurs de langue, où les révolutions du langage poétique ont foisonné. Ennemi du surréalisme mais proche de René Char, en affinité avec les écrivains moralistes du Grand Siècle, l'écrivain s'inscrit plutôt dans le sillage de Gide ou de Martin du Gard. Il pratique un théâtre du débat d'idées qui semble périmé par d'autres écritures plus novatrices, par un soupçon plus violent porté contre le langage et les personnages.
«Mais L'Étranger est bien le livre dont se réclame tout le Nouveau Roman. Et le monologue rageur et ironique de Jean-Baptiste Clamence dans La Chute doit se lire comme le portrait grinçant d'un « cœur moderne », voué à se dénoncer pour ne pas subir le jugement des autres. Car ce qui fascine toujours dans ces œuvres, c'est le maintien de l'énigme sous l'apparente simplicité du récit. Plaidoyer contre la peine de mort, L'Étranger l'est en minimisant le crime commis contre l'Arabe. Dénonciation du totalitarisme nazi, La Peste semble pourtant proposer une allégorie naturelle du Mal politique.
«Ces tensions (et bien d'autres) font le prix de l'œuvre. C'est sans doute vers elles que nous nous tournons aujourd'hui, dans une époque de fin des idéologies réductrices que Camus avait su annoncer. Même quand on croit qu'il propose des solutions, ou quand on voudrait à bon compte l'enrôler dans tel camp politique, ce qu'il dit résiste. Son œuvre résiste d'abord de la manière la plus simple : en rappelant à chaque individu son devoir de révolte et d'indignation, sa liberté à ne pas se soumettre à la norme, la nécessité d'un engagement moral mais au nom de principes que Camus cherche cependant à sortir des déterminations de l'Histoire. Mais son œuvre résiste – et c'est en cela qu'elle est capable de traverser son temps – par ce qu'elle oppose, avec honnêteté, à toute simplification, et même à son propre désir de simplification. Rêvant de l'intemporel soleil méditerranéen, l'œuvre de Camus n'oblitère pas la part nocturne de l'homme. C'est dans ce clair-obscur aux lignes faussement sages que je crois qu'il faut continuer de lire et de relire son œuvre.»

Dominique Rabaté


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