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Carte Blanche à Francois Dubet : L'École à la « française »

Publié le 14/06/2012
Les Français ont longtemps pensé que l'école française était la « meilleure école du monde » parce que la France républicaine et moderne a été faite par une école apportant à tous la même culture nationale, par une école permettant aux plus méritants de s'élever dans la société, par une école libérant les individus du poids des traditions. Nous sommes entrés dans les temps de la déception et de la défiance.Retrouvez tous les dossiers relatifs aux Présidentielles 2012 dans « Aux Livres Citoyens ! »
La massification scolaire n'a guère réduit les inégalités : beaucoup d'élèves vont au lycée et à l'université mais les inégalités scolaires reproduisent et accentuent obstinément les inégalités sociales. Les élites ne s'ouvrent pas et nous produisons 150.000 élèves dépourvus de la moindre qualification. Les familles et les élèves sont pris dans un jeu de concurrence sur le « marché scolaire » qui accentue les inégalités et dégrade la confiance dans l'école. Le climat scolaire n'est pas des meilleurs ; au-delà des violences les plus spectaculaires, la majorité des enseignants et des élèves disent obstinément qu'ils ne sont pas très heureux à l'école. Il parait donc urgent d'améliorer la qualité de l'école et ceci s'impose d'autant plus que nous savons maintenant que d'autres pays font nettement mieux que nous quand un élève français sur cinq a de grandes difficultés au sortir de l'école élémentaire.

Commençons par une bonne nouvelle : pour la première fois depuis longtemps, l'éducation devrait tenir une grande place dans la campagne électorale en dépit du risque politique attaché à ce thème. Cependant, la droite n'a guère la confiance du monde de l'école après avoir réduit le nombre des postes et avoir mis à mal la formation des maîtres. La gauche n'est pas a priori tellement mieux placée tant elle semble soucieuse de ne pas heurter les traditions scolaires dont on sait maintenant qu'elles ne sont ni très efficaces ni très équitables. La droite dit vouloir réformer l'école, mais sans l'assentiment des enseignants, elle peut être vouée à l'échec. La gauche veut avoir la confiance des enseignants, ce qui peut la condamner à ne proposer que des moyens supplémentaires pour faire plus ce qui ne marche pas très bien. L'enjeu scolaire de la campagne électorale est donc de sortir d'une « gesticulation » politique convenue dont on peut craindre qu'elle ne débouche sur rien, sinon sur de nouvelles déceptions.

Même si les comparaisons internationales ne nous invitent pas à imiter bêtement les pays premiers de la classe, elles nous disent au moins là où il faut agir. Le premier enjeu est celui de la formation des maîtres. Il ne suffit plus de recruter des enseignants savants, il faut aussi que enseignants soient des professionnels qui apprennent un métier comme le font les infirmières, les ingénieurs et les techniciens. L'échec attribué aux IUFM ne doit pas conduire à renoncer à la formation ou à reproduire ce qui fonctionne mal. Pour ce qui est du collège, la droite reste tentée par la suppression du collège unique, par la sélection précoce et la formations professionnelles dès la quatrième. Or nous savons que cette politique n'élèvera pas le niveau et creusera sensiblement les inégalités. On pourrait aimer que la gauche affirme avec netteté la nécessité de rapprocher le collège de l'école élémentaire et de s'opposer à toute sélection avant la fin de l'école obligatoire. Rappelons que si tous les élèves français possédaient le socle commun dont on dit beaucoup de mal, la France passerait devant la Finlande dans les enquêtes internationales. L'école la plus juste et la plus efficace est celle qui accroît sensiblement le niveau des élèves les plus faibles.

Le second enjeu est celui du temps scolaire. Les élèves français doivent suivre des programmes ambitieux et ils ont autant de cours et de leçons que leurs camarades, mais ils ne passent pas assez de temps à l'école. A l'école, on n'a pas le temps, on bachote, on court après le programme, on multiplie les contrôles et, au bout du compte, bien des élèves décrochent pendant que les autres sont stressés et que les familles multiplient les recours aux aides extérieures, aux leçons particulières quand elles le peuvent et aux dispositifs de soutien quand elles n'ont pas les moyens. Trop serrée par le temps, notre école n'est pas assez accueillante. La réorganisation du temps scolaire supposerait que chacun y mette du sien : plus de temps de présence pour les enseignants, moins de longs week-end pour les parents, mais aussi plus de facilité pour concilier la vie scolaire et la vie familiale sans recourir aux multiples services de garde qui ne font peut-être pas le bonheur des enfants.

Plus efficace en termes de connaissances acquises et de niveau des élèves, notre école devrait aussi être plus juste. Deux scénarios se dessinent. Le premier veut accroître l'égalité des chances des élèves méritants en élargissant l'accès aux internats d'excellence et aux divers dispositifs facilitant l'accès de ces élèves aux meilleures écoles. Le risque de cette politique est l'abandon des élèves moins méritants et la dégradation continue des établissements et des formations les plus fragiles. Le second scénario qui pourrait avoir les faveurs de la gauche viserait d'abord à accroître très sensiblement la qualité de la formation des élèves les moins favorisés afin d'éviter qu'une grande partie des jeunes décroche définitivement de l'école et de la société. Comme en politique tout est affaire de priorité, il serait bon que les candidats choisissent les leurs.

Quel que soit le résultat de l'élection présidentielle l'école gagnera à ce que les débats se déploient sur des thèmes clairs et sur la volonté de reconstruire la confiance dans l'école. Après tout, si les politiques scolaires exigent des moyens, elles exigent d'abord de savoir ce que l'on veut faire de ces moyens et ceci ne dépend directement ni de la Commission Européenne, ni des marchés financiers. Malgré la crise, nous n'aurons pas d'excuse si nous ne faisons rien de l'école. Et nous le paierons cher.


François Dubet, professeur de sociologie à l'université de Bordeaux et directeur d'études à l'EHESS.


Ce dossier s'inscrit dans une démarche générale d'éclairages divers, réalisée en collaboration par des auteurs, des universitaires, des professionnels et les libraires, en vue des élections présidentielles françaises de 2012 : « Aux livres citoyens ! ».

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Visuel : © Jaimie Duplass - Fotolia.com

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